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Podcast│Au Burundi, de maris violents à champions de l’égalité des sexes

Innocent, faisait partie des hommes burundais qui exerçait de la violence physique sur sa femme. Il pensait bien faire en se comportant ainsi avec elle, il la battait, la trompait, lui manquait constamment de respect. Il pensait être sur une voix qui pour lui incarnait la masculinité et le pouvoir, au vue de la société burundaise.

“Avoir plusieurs femmes me donnait l’impression que je suis un vrai homme, un homme puissant, qui se distingue parmi les autres hommes de ma localité”.

Innocent et sa femme ont été l’un des premiers couples à avoir rejoint les Abatangamuco, un groupe d’hommes qui cherchent à changer la vision qu’a la société burundaise sur la masculinité.

Venez apprendre davantage l’histoire surprenante de ce couple dans « Dans la tête des Hommes », une série podcast originale d’Euronews en collaboration avec Africanews qui vise à promouvoir une discussion transfrontière sur les rôles de genre, du point de vue de cinq pays africains (Burundi, Sénégal, Lesotho, Guinée et Libéria) et un débat mondial sur une masculinité épanouie et respectueuse de tous.

Les journalistes à l’origine du projet travaillent avec un réseau de correspondants locaux dans les pays couverts par le projet, ainsi que des journalistes d’Africanews.

Dans cet épisode, la journaliste burundaise Clarisse Shaka explore le monde des Abatangamuco qui signifie « ceux qui révèlent la lumière » en kirundi. Ce podcast, le premier d’une série de deux épisodes, est animé par Arwa Barkallah, un journaliste freelance.

N’hésitez pas à encourager ce projet en écoutant et en vous abonnant au podcast sur euronews.com ou sur les plateformes Spotify, Apple, Google, Castbox et donnez votre avis.

Partagez avec nous vos récits sur la façon dont vous avez changé et remis en question votre vision de ce que signifie être un homme. Utilisez le hashtag #DansLaTeteDesHommes.

Si vous êtes anglophone, ce podcast est aussi disponible en anglais: Cry Like a Boy.

Script complet de l’episode:

Les Abatangamuco au Burundi: le théâtre

EPISODE 1

Le père du mari violent : Elle a un manque de respect envers son mari. Quand une femme te manque de respect, tu lui donnes deux gifles, c’est tout.

(Le mari bat sa femme et la chasses).

Le mari violent : Va-t’en, ne reviens pas.

Arwa Barkallah : Nous sommes au beau milieu de la cour d’une église catholique, sur la Coline Gasunu. Comme pas mal d’après-midi dans le pays, il fait chaud et très beau alors que les villageois se réunissent pour voir un spectacle. Tout le monde est là. Les femmes, portant leur enfants dans le dos, essaient tant bien que mal d’assister à l’événement. Les hommes du village et les enfants essaient de dégoter le meilleur endroit pour assister au spectacle.

Devant eux, se tiennent des comédiens habillés avec des codes couleurs, visant à faire comprendre aux spectateurs ce que la violence au sein des couples peut engendrer, c’est-à-dire le malheur et la pauvreté. Les hommes portent des pantalons en lambeaux bleu ciel ou gris, tandis que les femmes portent des t-shirts et des jupes de couleurs vives, du rouge ou du orange, par exemple.

Spectatrice : Dans ce sketch, je me rends compte qu’il y a des situations que j’ai vécues dans mon ménage. L’homme violent en haillons par exemple me rappelle mon mari.

Arwa Barkallah : La troupe joue des scènes de la vie quotidienne au sein de cette même communauté. Des scènes de violences, d’émerveillement, de joie, de réconciliation. L’auditoire ne tient pas, il est captivé et ne peut s’empêcher de réagir à chaque rebondissement.

Bienvenue à tous, vous écoutez le premier épisode de “Dans la Tête des Hommes”. Je suis Arwa Barkallah et, je vous emmène aujourd’hui au Burundi, un petit pays d’Afrique de l’Est situé dans la région des Grands Lacs.

“Dans la Tête des Hommes” est un podcast qui questionne les pressions sociales exercées sur les hommes et par la société. Une pression qui peut porter préjudices aux sociétés comme aux familles. A travers nos épisodes, nous verrons comment certains hommes se lèvent contre ces stéréotypes millénaires.

Nous assistons aujourd’hui à une représentation de la troupe de théâtre d’Abatangamuco.

Dans la scene qui se produit devant nous, Melchior Bukuru joue un homme qui agresse et bat sa femme parce qu’elle veut se presenter aux élections locales.

Le père du mari violent : Ecoutez-moi alors vous tous, je vous le dis, la femme n’est pas faite pour gouverner. Ce sont les hommes qui ont cette capacité, depuis longtemps, le pouvoir est pour les hommes.

Arwa Barkallah : Toutes les scènettes décrivent des hommes forts et qui contrôlent leurs émotions. Souvent, ce comportement est approuvé par les amis et la famille de la femme mariée. Parce que depuis des générations, cela a été la norme au Burundi. C’est le chef de famille qui sait tout, mieux que tout le monde. Jusqu’au jour où il décide qu’il faut que ça change.

Dans ce pays enclavé de près de 12 millions d’habitants, la femme n’a pas le droit à l’héritage. Même si le droit change dans les villes, dans les villages, les traditions ont encore de beaux jours devant elles. Ici, sur la colline Gasunu, les femmes et les filles s’occupent des tâches ménagères, du travail dans les champs pour la récolte des bananes, des haricots et du maïs.

De nombreuses filles sont empêchées d’aller à l’école. Les femmes ne peuvent pas ou n’interviennent que timidement dans l’organisation ou les activités de la vie communautaire. En un mot, elles sont limitées dans leur choix de vie. Quant aux hommes, c’est à eux de ramener l’argent à la maison. Ils sont marchands ou propriétaires de débit de boissons. Ils doivent s’occuper eux-mêmes des finances et des décisions importantes.

Mais ces tâches assignées aux genres féminins ou masculins nous sont tout à fait familières. Il reste beaucoup d’autres endroits dans le monde, où ça se passe comme ça.

Ces rôles assignés au genre engendrent la masculinité toxique. Voici une définition de Gary Barker, PDG et fondateur de Promundo, une ONG mondiale de promotion de l’égalité des sexes.

Gary Barker : Qu’entendons-nous par “masculinité toxique?” C’est l’idée que les normes, les comportements que nous inculquons aux garçons à être dominant, que la violence est un moyen de résoudre des problèmes, qu’on est supérieur aux femmes, qu’on les conforme à l’hétérosexualité comme étant la seule et unique norme. Ce sont toutes ces idées que nous qualifions de “masculinité toxique”.

Arwa Barkallah : En d’autres termes, les homme trouvent peu d’échappatoire à leurs émotions et à cause de ces pressions sociales ils deviennent misogynes. Ils ne peuvent pas pleurer en public alors, ils s’en prennent aux femmes.

La femme du mari violent : Je suis vraiment malheureuse.

Arwa Barkallah : Dans le monde, on estime qu’une femme sur trois a déja subit de violences physiques et/ou sexuelles par leur partenaire. Selon l’ONU, ce chiffre peut monter jusqu’à 70% des femmes. Dans cette même étude, l’ONU indique qu’en 2017, 50 005 femmes, 137 par jours.

L’exemple du village d’Abatangamanco est une goutte dans une mer de solution. La solution par le théâtre. Ces scènes de vie de famille sont jouées par des membres de la communauté, le public les connaît très bien. La troupe se fait appeler les Abatangamuco qui veut dire “ceux qui révèlent la lumière » en Kirundi.

Faustin Ntiranyibagira : Je m’appelle Faustin Ntiranyibagira, je suis fondateur et représentant légal du groupe Abatangamuco.

Abatangamuco, ce sont des hommes ou couples qui faisaient subir des violences à leurs conjoints mais qui décident, après les sensibilisations, de mettre fin aux différentes violences. Umutangamuco, c’est un homme ou une femme qui est convaincue que le ménage est pour deux personnes et qui ne différencie pas les tâches ménagères, ça c’est pour les hommes, ça c’est pour les femmes. Umutangamuco c’est quelqu’un qui témoigne qu’il est épanoui et fier lorsqu’il vit dans une communauté sans aucune forme de violence domestique.

Arwa Barkallah : Faustin est fermier dans la région de Gitega. Il a créé cette initiative en 2008. Pour lui, il devait bousculer les convenances et arrêter de battre sa femme. Depuis lors, il se dit plus heureux. Il a aussi trouvé son public et gagne en influence à travers le pays.

Faustin Ntiranyibagira : Pour être un mutangamuco, celui qui donne la lumière, un membre commence à enseigner dans son voisinage où il donne son témoignage, il montre aux gens qui le connaissent bien comment il a changé. C’est cela qui aide les gens à changer facilement.

Un mutangamuco commence par son propre témoignage accompagné par les sketchs pour changer les autres. C’est notre approche principale.

Arwa Barkallah : Abatangamuco a vu le jour à Gitega. L’organisation théâtrale existe dans 9 des 18 provinces du Burundi. D’après Faustin, 8 670 hommes se sont engagés à changer leur vie grâce au groupe Abatangamuco. L’initiative est un succès et seulement quatre hommes ont abandonné le projet en 10 ans d’existence.

Faustin pense que cela fonctionne parce que les scènes sont basées sur des expériences de la vie réelles comme celles qui ont été écrites à partir d’un recueil de différentes histoires de la communauté elle-même.

La femme du mari violent : Que vais-je manger ? Même ce petit eucalyptus m’a été donné par une âme charitable. Au lieu de me donner de la vraie nourriture, tu me donnes ces arbres ?

Le mari violent : Chéri, prends un morceau. Tu as manqué à manger?

Arwa Barkallah : Nous sommes invités chez Capitoline et Innocent, un couple de fermiers, un des premiers à avoir rejoint Abatangamuco. Ils vivent sur la Colline Kiremera dans la commune de Giheta.

Ils ont la plus grande maison du village, une maison qui surplombe les champs de bananiers et qu’on aperçoit de loin. Le bruit des animaux brise le silence. A notre arrivée, ils discutent en épluchant du manioc sur le perron.

Faustin, le fondateur d’Abatangamuco nous accompagne, dit qu’il aimerait bien avoir une vache en échange de la paix dans le foyer retrouvées grâce à lui. Innocent and Capitoline s’entendent bien aujourd’hui, mais ça n’a pas toujours été le cas.

Capitoline Ndakoraniwe : Je voyais en lui un monstre. Il me battait et me donnait des ordres impossibles. Il me battait à mort, il me déshabillait et appliquait du piment et du sel sur mon corps. J’ai commencé à penser à d’autres hommes que j’ai refusés quand mon mari me draguait, je l’ai regretté mais c’était trop tard. Il m’a chassé, je pleurais sans cesse, je ne mangeais plus à ma faim. Il renversait les marmites qui étaient au feu. Souvent, je ne mangeais pas du tout, je dormais dehors, toute nue. C’est ma belle-mère qui venait à mon secours, elle me trouvait cachée au milieu des bananiers.

Innocent Barumpozako : J’ai commencé à battre ma femme, je la maltraitais jusqu’à ce que je la chasse de ma maison. Et je n’avais plus envie de la voir. J’ai commencé à voir d’autres femmes. Mais aucune n’a passé plus de deux mois avec moi. Je ne me sentais jamais satisfait avec une seule femme. Je passais d’une femme à une autre jusqu’à 27 femmes. Avoir plusieurs femmes me donnait l’impression que je suis un vrai homme, un homme puissant, qui se distingue parmi les autres hommes de ma localité.

Arwa Barkallah : A l’époque, Innocent pensait bien faire, pensait incarner ce qu’un homme devait être. Mais même en remplissant son rôle de “vrai mec”, Innocent se sentait mal dans sa peau. Après tout, qu’est-ce qu’être “un homme” exactement, en vrai?

Extrait du film Billy Elliot (2000)

Le père de Billy Elliot : Pour les filles, mais pas pour les garçons, Billy!

Extrait du film Le Parrain (1972)

Don Corleone : Les femmes, les enfants peuvent faire des erreurs, mais pas l’homme.

Extrait du film Fences (2016)

Troy Maxson : Un homme, ca doit s’occuper de sa famille!

Arwa Barkallah : De tout temps, les hommes ont fait face aux injonctions de la masculinité, une certaine idée du pouvoir, du rapport de force qui empêche le couple de s’épanouir.

Mais ce couple qui joue sur scène a pris les devant. Comment ? Nous le verrons dans le prochain épisode de “Dans la Tête des Hommes”. Nous comprendrons le chemin parcouru par Innocent. Nous verrons comment sa vision de la violence et les injonctions autour de la vie sexuelle du couple ont changé du tout au tout.

Ce programme est financé par le European Journalism Centre, dans le cadre du programme European Development Journalism Grants avec le soutien de la Fondation Bill & Melinda Gates.

Source : africanews.com

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