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Goncourt 2020 : « Les Impatientes« , le pamphlet de Djaïli Amadou Amal contre le mariage précoce et le viol conjugal, dans la course finale

Les Impatientes, publié en Afrique sous le titre Munyal, les larmes de la patience, de Djaïli Amadou Amal, fait partie des quatre finalistes retenus pour le Goncourt, le plus prestigieux des prix littéraires français qui sera décerné le 10 novembre. « C’est un honneur de représenter la littérature contemporaine africaine », confie l’écrivaine, une des figures de proue de la lutte pour les droits des femmes au Cameroun. Entretien.

Née en 1975 sur les pourtours de Maroua, dans le septentrion camerounais, Djaïli Amadou Amal est une écrivaine et militante féministe connue pour ses ouvrages traitant des violences et des discriminations dont sont victimes les femmes du continent africain.

Dans Les Impatientes, son dernier roman d’inspiration autobiographique paru aux éditions Emmanuelle Collas, elle nous plonge dans la vie de trois femmes (Ramla, Hindou et Safira). Polygamie, mariage précoce et forcé, violences conjugales… Voilà ce qui lient leurs destins.

Qu’est-ce qui a été l’élément déclencheur dans l’écriture de ce récit sur les violences conjugales ?


C’est l’histoire de trois femmes, Ramla, Hindou et Safira. Trois histoires, trois destins plutôt liés. L’ouvrage traite effectivement des questions de violences conjugales, et surtout dans ses aspects psychosomatiques, qui ne sont pas toujours mis en évidence. C’est pourtant dans ces aspects que les violences conjugales sont les plus destructrices pour la femme dans le Sahel, aussi bien dans sa personne que dans sa dimension sociale. Il m’a paru fort utile de mettre le doigt sur l’un des fléaux les plus saillants et dommageables de la condition féminine.

Y’a-t-il un lien entre le récit de ces femmes et votre vécu personnel ?

C’est une fiction inspirée de la réalité, comme l’ensemble de mes romans. En ce qui concerne mon vécu personnel, je dirais qu’il y a un lien avec l’histoire de Ramla. Cette jeune fille pleine de rêves qui subit à un âge pubère un mariage forcé avec un homme plus âgé qu’elle. Enfin, il me semble important d’indiquer que dans chaque page et chaque ligne d’un ouvrage, un écrivain ou une écrivaine donne toujours un peu de soi.

Justement, tout comme Ramla, vous avez connu le mariage forcé et la polygamie. Comment avez-vous vécu ses violences-là ?

J’ai très mal vécu ce mariage avec un homme beaucoup plus âgé que moi. Je n’avais que dix-sept ans. C’est la raison pour laquelle je le décris dans le roman. Je crois d’ailleurs que ce sont les livres qui m’ont sauvé la vie car je parvenais à me retrouver dans beaucoup de réalités, à condition qu’elles soient différentes de la mienne…

Ce qui est aussi ahurissant dans le livre, c’est la manière dont les jeunes épouses sont punies par leurs familles lorsqu’elles évoquent les sévices infligés par leurs maris. Qu’est-ce que ces réactions traduisent de la société camerounaise ?

Les jeunes comme les anciennes épouses peuvent être victimes de ces violences-là. Et lorsqu’elles le sont, il y a ce terme peul munyal, la patience en français, qui leur est préconisé. Et évidemment, par cette expression, sont évoquées toutes les autres formes d’obéissance et de soumission au mari. Donc lorsqu’une femme se plaint de violences conjugales, c’est très mal vu par la société qui, depuis toujours, est complice de ces violences-là. Cela est bien sûr valable pour les autres sociétés. Car combien d’entre nous ont déjà assisté à des scènes où le voisin frappait la voisine sans intervenir ? Ce qu’on peut davantage déplorer, c’est le fait que les femmes soient aussi complices. Dans le livre, la mère fait du chantage affectif à sa fille pour que celle-ci accepte de se marier avec un homme fortuné, tout en la persuadant que c’est pour son bien et qu’elle ne devrait jamais épouser l’homme qu’elle aime. On lui assène des leçons sur la dignité et l’importance de rester dans un mariage même si elle est une femme battue et finalement ça devient une norme. C’est là que réside le drame…

Vous dénoncez également le viol conjugal, sujet totalement tabou …

C’est un terme dont on ne veut pas parler et que l’on ne veut pas non plus entendre dans le livre puisque tout ce qui est relations sexuelles consenties ou non resteront normées dans le mariage. C’est pour cela qu’il était important d’en parler puisque le viol conjugal touche beaucoup de femmes. Dans la société d’où je viens, qui est le Sahel, le viol est devenu une habitude, voire une culture, surtout les soirs de noces. Evidemment, il y a des conséquences pour la jeune épouse, notamment au plan psychologique.

Le livre se conclut sur la fuite de Ramla. Une évasion qui est aussi la vôtre. Comment avez-vous survécu sans moyens financiers ?

Quand je me suis enfuie de mon mariage, je n’avais qu’un seul avantage par rapport aux autres, à savoir ma détermination. Ma détermination de réussir. Je n’ai bénéficié d’aucun soutien et n’avais évidemment plus de vivres. Mon mari a kidnappé mes filles, ce qui a renforcé ma détermination à me battre et à réussir. Je me suis trouvé un travail. J’ai participé à beaucoup d’ateliers d’écriture. Lorsque j’ai publié mon premier roman, je suis rentrée chez moi et j’ai organisé la cérémonie de dédicace toute seule. J’ai appris à être une femme indépendante… Sur le plan psychologique, le plus dur a été d’affronter les regards réprobateurs de la famille, des amis et de la société. Il y a eu des accusations et calomnies injustifiées. Mais comme Ramla, j’avais désormais un objectif. Celui d’être la voix de toutes ces femmes victimes de violences. Je pense d’ailleurs que chacun d’entre nous, par la voie qu’il aime, peut faire évoluer la société. J’ai choisi la littérature ; elle a été pour moi l’arme qui m’a permis non seulement d’être personnellement forte mais de l’être suffisamment pour aider les autres.

Votre précédent ouvrage, Walaandé, l’art de partager un mari, dénonçait également les violences faites aux femmes.

Il s’agit de mon premier roman. La trame romanesque met en scène une famille de Maroua, où l’époux, un riche homme d’affaires conduit son harem de 4 femmes dans le respect des « valeurs » socio-culturelles, celles que régit une culture séculaire faite d’un alliage de traditions et d’islam plus ou moins bien interprété. Le livre met le doigt sur les dérives de la polygamie et les discriminations sous-jacentes qui accablent la femme soumise à l’autorité, disons, implacable de l’époux qui répudie au gré de ses humeurs sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit, et encore moins à la victime elle-même.

De quelle manière analysez-vous ce besoin de reconnaissance des femmes vivant sous le régime de la polygamie ?

D’une certaine façon, c’est le poids de la société qui pèse sur elles ; elles vivent avec l’idée que la condition qui est la leur est normale. Celles qui en ont par extraordinaire conscience, ressassent intérieurement leurs frustrations, qui se manifestent généralement par les luttes âpres qu’elles se mènent entre elles pour être la préférée du harem, à défaut d’avoir pu provoquer la répudiation des rivales, l’arme ultime et redoutée entre les mains exclusives de l’époux tout puissant.

Est-ce la société ou les religions qui sont garantes de ces préceptes patriarcaux ?

Toutes les religions prônent la paix et aident à l’épanouissement des êtres humains. Elles ne peuvent donc être tenues responsables des tourments que les hommes font endurer aux femmes. S’il y a des souffrances, c’est conséquemment en lien avec les mauvaises interprétations des textes. Les religions n’ont jamais promu le mariage précoce des filles, ni les violences à l’endroit des femmes… Cela relève donc d’une mauvaise interprétation des textes religieux dont usent certains pour infliger des violences aux femmes. Il est également question de pratiques coutumières que nos sociétés ont du mal à prohiber…

Comment ont été reçus vos livres dans la société camerounaise ?

La question des discriminations à l’encontre des femmes est une problématique nationale, tout comme elle l’est à des échelles diverses de par le monde. Disons que globalement, l’accueil reste positif. Il y a des hommes qui prennent conscience de cette condition qui ne sert d’ailleurs ni leur intérêt, ni celui de la femme. Les destins sont liés. La vulnérabilité de la femme est celle de la société toute entière. Pour le reste, mes ouvrages rencontrent un certain succès auprès du grand public, au Cameroun et au-delà des frontières nationales, où plusieurs contrats de coéditions et de traductions ont été signés.

Quelle est la situation de la femme dans le nord du Cameroun ?

Le Nord-Cameroun représente pratiquement la moitié du territoire camerounais. C’est une vaste région où la scolarisation des jeunes filles est considérée globalement comme secondaire comparée à celles des garçons. Dans une région où le taux de scolarisation reste encore le plus faible du pays, en dessous de 50%, on comprend le sort réservé à la jeune fille, prioritairement destinée au mariage. Les chiffres les plus optimistes font état d’un taux de scolarisation de la jeune fille oscillant autour de 33%. Ce taux passe à 5% maximum en fin de cycle secondaire. Généralement happée aux jours de ses 14-15 ans, elle sera davantage éloignée de l’école, accédant au statut de femme au foyer. Plus de la moitié d’entre elles connaissent le divorce avec la vulnérabilité sociale qui va avec. Un tiers des divorcées basculent dans la prostitution informelle, exposée au VIH et autres MST.

Vous êtes aussi à la tête d’une association dénommée Femmes du Sahel. Bénéficie-t-elle du soutien des autorités locales ou religieuses ?

Femmes du Sahel est une association à but non lucratif, œuvrant pour l’éducation et le développement des femmes dans le Nord-Cameroun, indépendamment de son appartenance ethnique et confessionnelle. Les actions sociales de l’association s’inscrivent naturellement dans la continuité de mes convictions d’écrivaine, en droite ligne de mon combat pour les droits des femmes. Ces actions sociales sont l’expression de la logique irréfutable que l’instruction et l’autonomisation de la femme lui confèrent les armes nécessaires pour faire efficacement face aux malheurs sociaux qui jonchent son itinéraire. Depuis sa création, les activités de l’association sont en pleine croissance : parrainage intégral d’élèves issu(e)s des familles défavorisées, création de bibliothèques et mini-bibliothèques dans les localités isolées, accompagnement et conseil des femmes dans les activités génératrices de revenus pour leur autonomisation. À cela s’ajoute la sensibilisation de jeunes filles aux risques jalonnant leurs cursus scolaires, afin qu’elles ne se laissent pas distraire, s’attachent à l’éducation et à ne pas brûler les étapes classiques de leurs accomplissements personnel et professionnel. C’est la clé dans ce monde complexe et piégeux. Elles doivent avoir pour ambition de réussir, de laisser s’exprimer leurs rêves à travers des modèles et inspirations qui leur sont proches. C’est par ailleurs le lieu de remercier nos membres et toutes les bonnes volontés qui nous accompagnent dans cette exaltante aventure. L’appui des autorités religieuses sur le terrain facilite le déploiement des programmes opérationnels de l’association.

En 2019, vous étiez lauréate de la première édition du prix Orange du livre en Afrique pour votre roman, Munyal, les larmes de la patience, dont le titre est désormais Les Impatientes. Était-ce important, à vos yeux, de voir un ouvrage sur les violences faites aux femmes acclamé par la critique ?

Je suis évidemment très fière et honorée d’avoir été la première lauréate de ce prix nouveau. Il faut admettre que c’est une récompense qui est plutôt bienvenue en Afrique où les auteurs, lorsque’ils sont publiés dans des maisons d’éditions africaines, sont souvent perçus comme des écrivains de seconde zone. L’existence d’un prix qui encourage, exhorte à l’écriture, et récompense les écrivains et écrivaines est donc une bonne résolution. Ici, au Cameroun, les gens sont ravis. C’est aussi une preuve que nos maisons d’édition et nos écrivains se distinguent à travers des publications érudites et excellentes… De plus, le fait que cet ouvrage qui parle des violences faites aux femmes soit acclamé prouve que le sujet mérite d’être fortement débattu. Le sujet est tabou à travers le monde. Même dans des grandes sociétés ou démocraties comme la France, des femmes meurent régulièrement sous les coups de leurs compagnons.

Votre livre fait partie de la première sélection du Prix Goncourt. Votre réaction ?

Je suis à la fois émue, contente et fière de voir mon livre sélectionné pour le prix Goncourt. C’est aussi un honneur de représenter la littérature africaine contemporaine. Je souhaite donc une très bonne lecture aux lecteurs futurs en espérant qu’ils prennent conscience des conditions dans lesquelles vivent les femmes au Sahel. J’ai d’ailleurs reçu de nombreux encouragements de la part de grandes plumes de la littérature africaine. Je suis très fière de cette nomination mais aussi d’appartenir à cette grande familles d’écrivains.

Croyez-vous que la société va évoluer sur ces questions ?

La société prend conscience de la problématique à travers les efforts de sensibilisation qui sont faits, aussi bien par les associations que par les pouvoirs publics. L’écrivain qui s’engage en objectant sur la problématique, met à l’ordre du jour et durablement une question inaliénable, conditionnant la stabilité sociale, le progrès social et le développement de l’humanité tout entière.

Quelles actions préconisez-vous pour faire évoluer les mentalités ?

Les droits des femmes doivent être respectés. Les pouvoirs publics doivent y veiller. Les autres volets importants sont la sensibilisation, mais aussi l’éducation, et surtout celle des garçons, en ce sens que le jeune garçon d’aujourd’hui est l’époux de demain. C’est le rôle des parents qui est ici interpellé au premier plan.

 

Source : AfriqueFemme.com

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