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Attaques racistes: Achille Webo brise officiellement le silence et balance tout [INTERVIEW]

«Why you said negro?» L’entraîneur adjoint de l’équipe turque par qui l’affaire est arrivée et qui répétait en boucle cette interrogation, attend toujours des explications.

«À quel point cette soirée de décembre 2020esttoujours présente dans votre esprit, cinquante jours après?

Cela restera à jamais. Et pas seulement dans mon esprit, mais dans celui de tout le monde. Du président de l’UEFA, de la FIFA, des grandes instances…Ils le savent tous. Le match a été arrêté, c’est une première! Les arbitres, les joueurs, les spectateurs, qui ont parfois ce comportement, savent que la continuité d’un match est désormais en danger. À tout moment, on peut arrêter. Quelque chose a changé. Ce sera marqué pour toujours.

Revenons sur ce premier quart d’heure. Pourquoi tout bascule ?

On prend un carton jaune juste avant. Et, juste après, sur une action similaire, la faute de Kimpembe ne mérite pas de carton selon l’arbitre. C’est ce qui a tout déclenché. Dans des matches aussi importants, l’engagement est au top. Que ce soient les joueurs et les entraîneurs. On essaie de se faire entendre par nos cris pour motiver les joueurs mais aussi pour se plaindre, il ne faut pas se le cacher. Il y a eu cette action. On était trois ou quatre à réclamer. Et il (NDLR: le quatrième arbitre) a employé ce mot pour me désigner.

L’entendez-vous distinctement ?

Je l’entends, mais pas clairement. Je ne savais pas exactement ce qu’il disait. Je me dis : “Mais attends, je rêve ou quoi ? Qu’est-ce qu’il a dit là ?” Je descends vers le banc de touche et l’entraîneur (Okan Buruk) me confirme les paroles. Je réagis alors de la façon que tout le monde a vu. C’est un sentiment de rage. On se demande si c’est vraiment possible. Que cela vienne de la bouche d’un arbitre, c’est ça qui m’a mis hors de moi. Il a employé ce terme d’une façon agressive, instinctive. Je ne pense pas qu’il soit permis aux arbitres de parler leur langue dans un match international. Je pense que la langue utilisée doit être l’anglais. Ce n’était pas l’endroit pour utiliser le roumain. Il l’a fait car il ressentait quelque chose. Son langage corporel, sa manière de faire…

Que ressentez-vous ?

Je me suis senti discriminé. Et je perds un peu le contrôle. L’humain prend le dessus mais, à aucun moment, je ne dis des choses déplacées. Peut-être que le ton est élevé, mais il y a du respect. On est des sportifs, on sait comment garder notre calme. Il faut savoir contrôler ses émotions car j’aurais pu l’insulter. Mais cela n’est pas arrivé car je suis un éducateur, un entraîneur. J’ai été joueur et je sais qu’il faut parfois dire des choses. Mais la manière est tout aussi importante.

Votre colère est symbolisée par la question : “Why you said negro ?” que vous répétez de nombreuses fois…

Ç’a marqué, car je dis ce que je ressens. C’est une question que je pose. Et jusqu’à aujourd’hui, on ne m’a pas répondu…

Quand vous écopez d’un carton rouge et que l’on vous écarte du corps arbitral pour tenter de calmer les choses, vous vous dirigez ensuite vers les vestiaires. Craigniez-vous alors que le match se poursuive comme si de rien n’était ?

Quand je vais vers les vestiaires, je n’ai pas idée qu’ils vont arrêter le match. Des joueurs et le staff de Paris en tribunes me demandent ce que l’arbitre a dit. Cinq minutes après que je suis rentré, il y a une avalanche de gens qui arrivent. Là, je me dis que ça devient sérieux. Tout le monde vient me réconforter et me manifester son soutien. J’ai senti qu’on était, pour une fois, solidaires et qu’on allait tous prendre la même décision.

Reprendre ou tout stopper: quelle est l’ambiance dans le vestiaire à ce sujet?

On avait une grande pression de l’UEFA dans le vestiaire. Ils sont venus voir certains joueurs en disant qu’il fallait reprendre, sinon il n’y aurait pas le temps de rejouer avec les calendriers serrés et la pandémie. Certains joueurs étaient prêts à reprendre. Moi, ma décision n’était pas la plus importante. Je pense qu’il y avait 85-90% qui ont dit : “Non, on ne sort pas.” Il y a eu des négociations, notamment sur le fait de reprendre si le quatrième arbitre était mis de côté. Et Enzo Crivelli a posé une question : “Est-ce qu’on reprendrait si le manque de respect avait concerné une autre personne ?” Il était énervé. Je lui ai dit de se calmer. D’habitude, il ne se fâche jamais. S’il est arrivé à cet état, c’est que…

À l’arrivée, le match ne reprendra pas.

Les clubs ont été très forts pour dire non. On n’est pas fiers de l’événement, mais fiers d’avoir tenu tête à ça. Le moral des joueurs n’était plus au beau fixe pour continuer. Demba (Ba) a joué un rôle très important avec son speech face au quatrième arbitre. Mais il ne faut pas prendre à la légère le fait que Neymar, (Kylian)Mbappé et tous ces joueurs de taille mondiale réagissent comme ils l’ont fait, pour cette cause. Le fait de dire : “Si c’est arrivé, on ne continue pas”, c’est ça qui fait la grandeur de ce jour. (Il insiste.) Félicitons une nouvelle fois Leonardo, le président du PSG et les joueurs qui ont joué un très grand rôle. L’entraîneur (Thomas Tuchel), lui, a fait ce qu’il a fait…

C’est-à-dire?

Il est en train de parler avec Fredrik Gulbrandsen. Il lui a dit que tout a été manigancé depuis la Turquie. Quand Fredrik m’a dit ça, j’ai pensé: “Ce n’est pas normal. C’est impossible que ça vienne de lui. Ça m’a vraiment surpris.” Il lui a demandé si le quatrième arbitre m’avait vraiment dit ça ou est-ce que c’est parce qu’on ne voulait pas jouer, qu’on avait pensé à ça depuis la Turquie…Il y a eu un manque de solidarité de sa part (une version et des propos que Thomas Tuchel, contacté par France Football, dément).

Vous avez bien reçu un coup de téléphone de la part du président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdogan?

(Il sourit.) Oui, il est assez proche du football. C’était pour nous dire de rester forts car c’était un geste raciste. Il trouvait que ce n’était pas permis dans un match de football. Un appel de réconfort, de soutien. Ç’a donné encore plus d’envergure à la situation.

Se sent-on coupable de ce qui arrive?

Pas du tout. S’il fallait le refaire, je ferais la même chose. Ce n’est pas moi qui suis allé chercher ce mot-là dans sa bouche.

Depuis ce match de Ligue des champions au Parc des Princes, le quatrième arbitre vous a-t-il contacté ?

Non, jamais. L’UEFA est en train de mener son enquête. Je ne suis pas son ami, je ne le connais pas, je ne le juge pas, mais l’acte qu’il a commis, c’est un acte raciste. J’ai envie de voir des sanctions arriver parce qu’il faut une première fois, pour que les gens prennent conscience. Ces situations arrivent plein de fois dans les stades et on laisse toujours passer. Il faut que des sanctions très fortes soient prises, sinon ça va continuer à se répéter et personne ne se souviendra de ce qu’il s’est passé.

Y croyez-vous ?

J’y croirais quand les sanctions apparaîtront. Oui, on a arrêté le match, mais c’est quoi la sanction qui suit ? Quels sont les risques que les gens prennent s’ils ont ces attitudes la prochaine fois ? Quelles sont les conséquences? Vous avez vu l’état dans lequel j’étais, dans lequel d’autres joueurs étaient ? Quel sera le carton rouge pour quelqu’un qui a un tel comportement ? C’est à la FIFA et à l’UEFA de prendre cette résolution, pas à moi.

Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

Différent. Quelque chose s’est passé ce jour-là. Je me sens beaucoup plus impliqué dans la lutte contre le racisme. Avant, on me connaissait dans le monde du football, mais depuis, des gens hors football savent qui est Achille Webo. Arrêter un match de Ligue des champions pour des propos racistes, c’est une première. Donc beaucoup de choses ont changé. Beaucoup de gens me regardent d’une autre façon, beaucoup me félicitent et me respectent. Ce n’était pas la bonne manière de se faire féliciter ou de se faire respecter, mais je pense qu’il y aura un avant et un après. Ce sera marqué pour toujours. »

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Source : Camerounweb.com

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