Prix des médicaments : pourquoi sont-ils si bas en France ?

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La France fait partie des pays occidentaux qui négocient bien avec les laboratoires. Une des raisons est que nous restons pour eux de gros « clients ». Entretien avec Claude Le Pen, économiste et professeur à l’université Paris-Dauphine.

3 chiffres à connaître : 18 milliards d’euros remboursés par l’assurance-maladie pour les traitements délivrés en officine en 2016, dont… 2,5 milliards rien que pour les dix premiers médicaments remboursés 36% de taux de pénétration, en volume, du générique, contre 50% en Europe.

Capital : Comment et par qui sont fixés les prix des médicaments en France ?

Claude Le Pen : Jusque dans les années 1990, le système était assez opaque : cela se décidait dans le cabinet du ministre de la Santé, en fonction de considérations parfois très politiques, l’implantation d’une usine dans telle circonscription, par exemple. Depuis 1993, c’est le CEPS (Comité économique des produits de santé) qui décide. Les délibérations sont confidentielles, mais le débat a été dépolitisé et les laboratoires n’y siègent pas.

Ce prix est-il définitif ?

Non. D’abord, il peut avoir été prévu d’emblée qu’il sera dégressif, en fonction des volumes, par exemple. Ensuite, la loi de financement de la Sécurité sociale fixe chaque année le taux de croissance des dépenses de médicaments remboursables. Soit, cette année, 0% pour les officines et 3% pour l’hôpital (ce qui est assez sévère). C’est la « clause de sauvegarde ». Si l’on dépasse, les labos sont soumis à un coup de rabot général, mais ils peuvent aussi négocier les modalités de la baisse. 

Toutefois, les critères restent mystérieux…

Ils sont pourtant définis par la loi. Celui qui prime, c’est l’amélioration du service médical rendu, autrement dit, dans quelle mesure le nouveau médicament fait mieux que les précédents. Un médicament sans amélioration doit nécessairement être moins cher. Puis on prend en compte les volumes, le prix des concurrents, l’impact économique sur le système de soins. En principe, les investissements en R&D mis en avant par les laboratoires ne sont pas des critères officiels. Au final, le juste prix, c’est celui qui satisfait toutes les parties. 

En 2014, le Sovaldi, le médicament contre l’hépatite C du laboratoire Gilead, a fait polémique. Quel bilan en tirer aujourd’hui ?

Le bilan économique pour notre santé publique reste à faire. Il faudrait mettre en balance les coûts et les bénéfices, trois mois de traitement permettant, pour la première fois, de soigner définitivement l’hépatite C, et donc de sauver des vies, d’éviter des traitements longs, des greffes du foie, des décès. Je ne suis pas certain que le bilan final soit mauvais. Pour cette raison, Gilead a obtenu de vendre son médicament très cher. Il réclamait 56.000 euros par traitement en France, contre 80.000 aux Etats-Unis. Le CEPS l’a fixé en 2015 à 41.000 euros et a par ailleurs imposé une enveloppe globale à ne pas dépasser. Le prix est tombé depuis à 28.000 euros environ. 

Comment se situe la France en matière de prix du médicament ?

La France est plutôt dans le bas de la fourchette européenne. Historiquement, ceci s’explique parce que nous étions de gros consommateurs – et nous le restons pour les antibiotiques. Mais notre marché tend à se normaliser. La consommation de médicaments baisse de 1% par an. De leur côté, les laboratoires veillent à avoir une homogénéité de prix en Europe, pour rester cohérents et éviter les commerces parallèles. 

Le président Trump estime que les patients américains paient les frais de R&D pour tous les autres. Qu’en pensez-vous ?

Il est inévitable d’avoir un prix différencié en fonction de la richesse des pays. Sinon, vous aurez des traitements inaccessibles pour une partie de la population mondiale…et le labo ne vendra rien. Dans le cas du Sovaldi, le traitement était à 700 euros en Inde. Aux Etats-Unis, tout est cher dans la santé. Certes, les assureurs privés négocient des rabais et des remises, mais sur une base de départ très élevée.

Les labos n’abusent-ils pas sur la réalité de leurs coûts de R&D ? Il s’agit souvent d’amortir le rachat des start-up de la biotech…

C’est vrai qu’il y a une tendance de fond de l’industrie pharmaceutique : les grands laboratoires ont réduit leurs services R&D et les ont mis en concurrence avec les start-up auxquelles ils achètent des molécules prometteuses. De la sorte, ils font porter le risque par des tiers. Ensuite, l’innovation dans le médicament est très particulière. La découverte d’une molécule est difficile, mais ne coûte pas très cher.

Son développement, par contre, est très onéreux. Il faut vérifier qu’elle n’est pas toxique et procéder à une série d’essais cliniques avant d’arriver à une AMM, une autorisation de mise sur le marché. Seuls les gros labos peuvent financer cela. 

La recherche publique n’est-elle pas, parfois, spoliée ?

En France, la valorisation de la recherche publique a longtemps été très mauvaise, contrairement à ce qui se pratique aux Etats-Unis. On s’est ainsi privé d’une source de financement pour nos pôles d’excellence universitaires. Cela change, mais lentement. Il faut convaincre les scientifiques de breveter leurs découvertes et les institutions de valoriser les transferts de technologie.

Comment s’oriente la recherche ? Privilégie-t-elle les maladies à forts débouchés ?

C’est une dialectique. Il y a d’un côté les progrès de la science et de l’autre les débouchés. L’objectif des laboratoires est de faire correspondre les besoins et les capacités scientifiques pour y répondre. L’innovation arrive souvent par grappes. Après une période de creux au début des années 2000, nous voyons arriver une nouvelle vague avec les biotechnologies, l’oncogénétique, les nouvelles sciences de l’immunologie ainsi que les progrès dans les voies d’administration comme la chimiothérapie par voie orale.

Va-t-on vers un renchérissement des traitements, notamment pour le cancer ?

Je le crains. Il faut dire que l’oncologie est aujourd’hui le domaine de recherche le plus dynamique avec des résultats spectaculaires. On prolonge la vie de patients naguère promis à une mort rapide et certaine. Mais ces médicaments chers concernent au fond assez peu de patients, en recours pour ceux qui sont en échec thérapeutique. Je n’ai guère de doute qu’on saura les financer… ne serait-ce qu’en baissant le prix des autres médicaments ! L’arrivée récente des « biosimilaires », ces génériques de produits de biotech coûteux, est une bonne nouvelle. 

S’agissant de la distribution, l’officine à la française est-elle une spécificité en Europe ?

En dépit d’un numerus clausus, nous sommes un pays de pharmacies. L’un des rares où il y a encore un monopole absolu sur la distribution des médicaments. Au Royaume-Uni, on trouve ainsi des médicaments en grande surface.

Comment est rémunéré le pharmacien ?

Sa marge sur les médicaments remboursables est réglementée : elle est calculée à partir du prix du fabricant hors taxes. C’est une marge variable par tranches de prix : aujourd’hui elle est de 21,4% pour la tranche allant de 2 à 23 euros, de 8,5% pour la tranche de 23 à 150 euros et de… 0% pour les tranches au-dessus de 1.515 euros. Il y en a !

S’agissant des génériques, le principe, c’est que le pharmacien touche la même marge, en valeur absolue, que sur le médicament original. En outre, les fabricants peuvent accorder jusqu’à 40% de remise contre 2,5% normalement. Mais on va basculer progressivement vers un système d’honoraires, déconnecté du prix du médicament. C’est une réforme lourde de sens puisque le pharmacien sera rémunéré comme un professionnel de santé et non plus comme un commerçant.

afrik53.com

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