Portrait: Laurent Gbagbo, une histoire ivoirienne

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Après plus de sept ans de détention provisoire à La Haye, l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo a bénéficié d’une libération conditionnelle, le 1er février 2019, en attendant l’examen d’un éventuel appel sur le fond contre son acquittement prononcé en première instance, le 15 janvier, par les juges de la Cour pénale internationale (CPI). Pour l’ancien chef de l’État et ses partisans, c’est incontestablement une victoire. Mais ce n’est pas forcément l’ultime rebondissement dans le long cheminement politique d’un homme passé du rôle d’opposant historique à celui de président, puis de premier ex-chef de l’État jugé à la Cour pénale internationale. Retour sur le parcours de ce politicien singulier dont la destinée reste inextricablement liée, depuis 40 ans, aux évolutions de la Côte d’Ivoire.
Laurent Koudou Gbagbo est né le 31 mai 1945, à Mama, près de Gagnoa, dans le centre-ouest de la Côte d’Ivoire. Après un passage par le petit séminaire de la ville, il décroche son baccalauréat au lycée classique d’Abidjan, puis une licence d’histoire à l’université de la capitale économique ivoirienne en 1969. Il effectue ensuite un court séjour à l’université de Lyon, où il rencontre sa première épouse française, Jacqueline Chamois, avant d’obtenir une maîtrise d’histoire à l’université de Paris-Sorbonne.

En Côte d’Ivoire, c’est le « mai 1968 à l’ivoirienne ». La contestation gronde à l’université d’Abidjan. Des étudiants et élèves sont emprisonnés pendant quinze jours au camp militaire d’Akouédo, dans la capitale économique ivoirienne. Parmi eux, Laurent Gbagbo, déjà actif au sein de l’Union nationale des étudiants et élèves de Côte d’Ivoire (UNEECI). En 1970 et 1971, il enseigne l’histoire au lycée classique d’Abidjan. Mais il est à nouveau pris dans la tourmente qui secoue son pays.

Le 31 mars 1971, toujours dans les activités syndicales, il est contraint « aux fins de redressement » d’effectuer près de deux ans de service militaire dans des conditions très dures, aux côtés notamment de Djeni Kobena, qui fondera 25 ans plus tard le Rassemblement des républicains (RDR).

A son retour à la vie civile, Laurent Gbagbo devient, en 1974, chercheur à l’Institut d’histoire d’art et d’archéologie de l’université d’Abidjan (IHAA), puis soutient une thèse de doctorat, en 1979, à l’université Paris VII sur le thème « Les ressorts sociaux-économiques de la politique ivoirienne-1940-1960». En 1980, il devient directeur de l’IHAA.

A ces quelques années de calme, succède une nouvelle période agitée. En 1981 et 1982, les mondes scolaires et universitaires sont à nouveau en ébullition. Laurent Gbagbo est au cœur du mouvement à la direction du SYNARES (Syndicat national de la recherche et de l’enseignement supérieur), avec notamment Simone Ehivet, sa future épouse en secondes noces, et Pierre Kipré, qui deviendra plus tard ambassadeur de Côte d’Ivoire à Paris. Laurent Gbagbo émerge alors comme celui qui ose résister à Houphouët-Boigny, l’inamovible père de l’indépendance ivoirienne. En 1982, il fonde dans la clandestinité, dans une bananeraie de Dabou, à une trentaine de kilomètres de l’agglomération abidjanaise, le Front populaire ivoirien (FPI), juste avant son départ en exil en France, via la Haute-Volta, futur Burkina Faso.

Pendant six ans, il mène une vie spartiate, hébergé à plusieurs reprises par son ami Guy Labertit, qui sera plus tard le « monsieur Afrique » du Parti socialiste français. A cette époque, avoir sur son territoire l’opposant au « meilleur ami de la France » n’arrange ni le président socialiste François Mitterrand, ni le leader de la droite et, à l’époque, maire de Paris Jacques Chirac. D’autant que devenu Premier ministre en 1986, ce dernier fait revenir Jacques Foccart, célèbre conseiller aux affaires africaines du général de Gaulle et proche d’Houphouët-Boigny.

Le « vieux » tente à plusieurs reprises de gagner à sa cause le bouillant opposant. En 1986, le quotidien Libération, révèle ainsi comment un commissaire de police français fait part à Laurent Gbagbo d’une proposition de rentrer en Côte d’Ivoire sans représailles en échange de son ralliement. Ce qu’il refuse. Il profite, par ailleurs, de ces années en France pour écrire, notamment Côte d’Ivoire : pour une alternative démocratique (L’Harmattan, 1983).

Le 13 septembre 1988, il rentre tout de même en Côte d’Ivoire, mais refuse la traditionnelle cérémonie de pardon télévisée, à laquelle se sont soumis d’autres opposants à leur arrivée. Et il entend bien continuer à combattre le parti unique.

L’année 1990 est décisive pour Laurent Gbagbo. Un grand nombre de pays africains sont secoués par une vague de revendications démocratiques. La Côte d’Ivoire n’y échappe pas. L’agitation sociale bat son plein. L’opposant réclame plus que jamais la fin du parti unique. Félix Houphouët-Boigny fait d’abord la sourde oreille, qualifiant cette demande de« vue de l’esprit ». Mais le 30 avril, il finit par accepter l’instauration du multipartisme. Le 16 septembre, une fois son parti légalisé, Laurent Gbagbo annonce qu’il sera candidat contre Félix Houphouët-Boigny à la présidentielle du 28 octobre. A l’époque, la démarche ressemble à un défi, tant l’idée de tenir tête au « vieux » semble incroyable pour de nombreux Ivoiriens. Le leader du FPI n’obtient que 18,3% des suffrages.

« Il y a eu un bourrage des urnes et des bureaux de vote fictifs. »

Mais sa réputation d’opposant irréductible est faite, ce qui lui vaudra une grande popularité dans la jeunesse. Il obtient, par la suite, une tribune de choix en étant élu député, avec huit autres membres de son parti. Pour autant, le discours ne s’adoucit pas. Mais Laurent Gbagbo a face à lui un nouvel interlocuteur, un certain Alassane Dramane Ouattara. Ce technocrate de 48 ans, gouverneur de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), a été nommé Premier ministre – le premier depuis l’indépendance – le 7 novembre 1990.

Laurent Gbagbo arrêté

Tout les sépare. Alassane Ouattara est un libéral, formé aux Etats-Unis, chantre des réformes du Fonds monétaire international (FMI), dont il est issu, et il est de surcroît choyé par Houphouët-Boigny. Laurent Gbagbo est un enseignant, baigné depuis des années dans le militantisme syndical, social-démocrate certes, mais hostile aux privatisations, et, bien sûr, adversaire résolu du « père de l’indépendance ». Les relations avec Alassane Ouattara sont houleuses. Le 18 février 1992, une manifestation, à l’appel du FPI et d’autres organisations, dégénère. Laurent Gbagbo est arrêté et condamné à deux ans de prison avec d’autres personnes, dont son épouse Simone, en vertu d’une nouvelle loi « anti-casseurs », élaborée par le gouvernement d’Alassane Ouattara. Ils sont finalement libérés au mois d’août suivant.

« Les lois de la République seront appliquées avec toute la fermeté nécessaire. »Alassane Ouattara s’exprime sur les arrestations

Le 7 décembre 1993, Félix Houphouët-Boigny meurt. Le contexte politique va, pendant un temps, rapprocher Gbagbo et Ouattara. Henri Konan Bédié, président de l’Assemblée nationale, a succédé au père de l’indépendance. Alassane Ouattara est désormais l’ennemi numéro 1 du nouveau chef de l’Etat et le leader du FPI le soutient lorsque, fin 1994, un code électoral est voté dont une disposition permet d’écarter l’ancien Premier ministre de la présidentielle de 1995.

Laurent Gbagbo noue, d’autre part, une alliance – le Front républicain – avec son vieil ami Djeni Kobena, qui a fondé le Rassemblement des Républicains (RDR). Né d’une scission au sein du PDCI, l’ex-parti unique, Alassane Ouattara en deviendra plus tard le président. Celui-ci renonce finalement à être candidat et Laurent Gbagbo décide, pour sa part, de boycotter la présidentielle d’octobre 1995 qu’Henri Konan Bédié, privé de véritable adversaire, remporte avec 96,44% des voix.

Le coup d’Etat de Noël

Le 24 décembre 1999, Henri Konan Bédié est finalement renversé, à la suite d’une mutinerie qui tourne au coup d’Etat. Le général Robert Gueï, ancien chef d’état-major de l’armée tombé en disgrâce, est porté à la tête d’un Conseil national de salut public (CNSP). Laurent Gbagbo « prend acte » même s’il se dit « opposé aux coups de force ». Le 12 janvier suivant, le FPI fait son entrée, aux côtés du RDR, au sein d’un gouvernement de transition, chargé d’organiser l’élection présidentielle d’octobre 2000. A mesure que les relations entre le général Gueï et Alassane Ouattara se tendent, s’effritent aussi les liens entre ce dernier et Laurent Gbagbo. Le nouveau leader du Rassemblement des républicains devient, en effet, son plus sérieux concurrent dans la course à la magistrature suprême.

Comme Alassane Ouattara, le leader du FPI appelle à voter « oui » au référendum constitutionnel des 23 et 24 juillet 2000. Mais contrairement à son adversaire, il ne proteste pas contre le controversé article 35 de la nouvelle loi fondamentale qui exige que les candidats à la présidence de la République soient nés de père et de mère ivoiriens d’origine et ne se soient jamais prévalus d’une autre nationalité. Alassane Ouattara l’accusera, du coup, de surfer, au même titre d’ailleurs que le général Gueï, sur le concept d’ivoirité et la xénophobie, développés sous le régime du président Bédié.

« L’opposant historique » au pouvoir

Quoi qu’il en soit, lorsque les candidatures d’Alassane Ouattara, comme d’Henri Konan Bédié, sont rejetées par la Cour suprême, le 6 octobre, « l’opposant historique » maintient la sienne et se retrouve, de facto, seul réel challenger du général Gueï. Le 22 octobre, le scrutin se déroule sans incident majeur. Mais le lendemain, alors que la Commission électorale indépendante (CEI) commence à livrer les premiers résultats à la radio et à la télévision, le décompte est brusquement interrompu. Le soir même, Robert Gueï intervient à la télévision nationale pour s’autoproclamer vainqueur.

Le lendemain, de son siège de campagne dans le quartier Deux-Plateaux, à Abidjan, le leader du FPI se déclare victorieux et appelle les Ivoiriens à descendre dans la rue pour faire tomber le général Gueï. Dès le milieu de l’après-midi, une marée humaine envahit le centre d’Abidjan. Des manifestants armés de simples lance-pierres s’attaquent à la garde rapprochée du chef de la junte, près de la présidence, et tombent sous les balles. Les manifestations se poursuivent le lendemain, alors que la gendarmerie, puis l’armée, commencent à basculer en faveur de Laurent Gbagbo.

Mais à son tour, le RDR, lance ses militants dans la rue. Des affrontements meurtriers entre manifestants des deux bords se déroulent jusqu’au jeudi 26 octobre. Ils feront plus de 300 morts. Un charnier contenant 57 corps est découvert en bordure d’une forêt dans le quartier de Yopougon. Les adversaires de Laurent Gbagbo le tiennent pour responsable, malgré ses dénégations.

Entre-temps, l’armée a définitivement basculé dans le camp du chef du FPI. La CEI reprend son décompte et déclare Laurent Gbagbo vainqueur avec près 60% des suffrages contre environ 33% à Robert Gueï, mais avec une participation d’à peine 37%. Le soir même, le nouveau chef de l’Etat prête serment au palais présidentiel d’Abidjan. « Nous ne réécrirons pas une nouvelle Constitution, et nous ne ferons pas une autre élection présidentielle », précise-t-il lors de son discours, à l’attention d’Alassane Ouattara qui réclame un nouveau scrutin.

Le 1er décembre suivant, la candidature d’Alassane Ouattara aux législatives du 10 décembre est invalidée par la Cour suprême. Le RDR choisit le boycott et appelle à une manifestation, violemment réprimée, tandis que des membres du parti sont arrêtés. La tension ne retombe pas. Dans la nuit du 7 au 8 janvier 2001, une tentative de coup de force est déjouée, dont la responsabilité est attribuée à mots à peine couverts par le camp présidentiel à des partisans d’Alassane Ouattara. Le RDR nie catégoriquement.

Le 14 janvier, des élections législatives partielles se tiennent dans plusieurs circonscriptions où elles n’avaient pu avoir lieu en décembre. L’abstention est très forte. Au final, le FPI détient 96 sièges de députés sur 225, le PDCI 94. Dans ce contexte, la France annonce, le 31 janvier, la reprise de sa coopération avec la Côte d’Ivoire, interrompue pendant la transition militaire. Une bouffée d’oxygène pour un chef de l’Etat qui peine à s’imposer.

« L’article 35 de la Constitution est fait pour éliminer Alassane Ouattara. […] Cette Constitution a été votée au moment où le problème Ouattara devenait empoisonnant pour tout le monde. » Laurent Gbagbo

Pour faire baisser la tension, Laurent Gbagbo organise un Forum de réconciliation nationale, censé réunir tous les acteurs de la vie politique ivoirienne du 9 octobre au 18 décembre 2001. Au terme de longues tractations, il obtient la participation d’Alassane Ouattara, Robert Gueï et Henri Konan Bédié, même si le président déchu et son tombeur s’évitent soigneusement. Le Forum s’en remet à un « comité de juristes » pour régler le contentieux sur l’article 35 de la Constitution, il recommande qu’un certificat de nationalité soit délivré à Alassane Ouattara.

En janvier 2002, Laurent Gbagbo rencontre les trois leaders à Yamoussoukro. Chose inimaginable quelques mois plus tôt, Henri Konan Bédié et Robert Gueï se serrent la main. La question de l’article 35 reste toutefois suspendue à un projet de colloque visant à « préciser » certaines dispositions de la loi fondamentale.

Le 29 juin, la justice ivoirienne délivre un certificat de nationalité à Alassane Ouattara et le 5 août, le RDR fait son entrée au gouvernement. Pour autant, le contexte reste très tendu. Des rumeurs de coup d’Etat courent depuis plusieurs mois. Et plusieurs événements contribuent à alourdir le climat. Le 1er août, Balla Keita, ancien ministre de l’Education d’Houphouët-Boigny, devenu l’un des conseillers de Robert Gueï, est assassiné, à Ouagadougou. Et quelques jours plus tard, le 27 août, 2 milliards de francs CFA sont volés au cours d’un casse spectaculaire dans l’enceinte de la représentation de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest, à Abidjan.

Laurent Gbagbo face à la guerre

Les 19 et 20 septembre 2002, une tentative de coup d’État, en l’absence du président Gbagbo en voyage en Italie, dégénère en soulèvement armé. Dès les premières heures, le ministre de l’Intérieur Emile Boga Doudou est assassiné. Le lendemain Robert Gueï, accusé par les partisans du chef de l’Etat d’être à l’origine de cette tentative, est également tués avec son épouse Rose Doudou Gueï. Alassane Ouattara, craignant pour sa vie, se réfugie à l’ambassade de France. Le président ivoirien rentre précipitamment en Côte d’Ivoire. « Mon pays est attaqué, mon devoir est de faire front », déclare-t-il, alors même que le président français Jacques Chirac se propose de l’accueillir à Paris.

Les rebelles prennent Korhogo, dans le nord, puis Bouaké, deuxième ville du pays, au centre-nord. Le 21, des quartiers pauvres, peuplés majoritairement d’immigrés ouest-africains sont partiellement incendiés. Certain que l’insurrection est soutenue de l’extérieur, notamment du Burkina Faso, Laurent Gbagbo en appelle à la France, en espérant faire jouer les accords de défense qui lient les deux pays. Paris promet un soutien logistique et procède à l’évacuation de ressortissants étrangers. Mais l’armée française n’interviendra par la suite que pour s’interposer entre les belligérants, le long d’une ligne de démarcation qui sépare la Côte d’Ivoire entre une zone gouvernementale, au sud, et une zone sous contrôle rebelle, au nord, avec Bouaké pour « capitale ». Des milliers de personnes qui deviendront autant de déplacés intérieurs, fuient le nord, tandis que de nombreux étrangers ouest-africains, victimes d’une flambée de xénophobie, quittent la Côte d’Ivoire.

Très vite, les rebelles se présentent sous la bannière du MPCI, Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire. Le 1er octobre, ils posent leurs revendications : le départ du président Gbagbo et la réintégration des militaires partis en exil, en 2000 et 2001, à la suite de tentatives de coup d’Etat. Le 6 octobre, des gendarmes loyalistes et des membres de leurs familles sont massacrés par des insurgés à Bouaké. Le 17, les rebelles signent à Bouaké un accord de cessation des hostilités. Le président Gbagbo l’accepte et demande à la France de contrôler le cessez-le-feu.

Le 8 novembre, le corps du frère de Louis Dacoury-Tabley, ancien compagnon de route de Laurent Gbagbo passé au MPCI, est retrouvé criblé de balles. L’opposition évoque l’existence d’escadrons de la mort, démentie par la présidence.

Le 28, dans une stratégie de contournement du cessez-le-feu, apparaissent deux nouveaux mouvements rebelles, le Mouvement populaire ivoirien du grand ouest (MPIGO) et le Mouvement pour la justice et la paix (MJP), qui revendiquent la prise de Man et Danané, à l’extrême ouest du pays. Le 5 décembre 2002 , un charnier de 120 cadavres est découvert par l’armée française à Monoko-Zohi, toujours dans l’ouest. Un massacre commis, selon Human Rights Watch, par les forces gouvernementales.

Des violations des droits de l’homme dans le deux camps

Human Right Watch attribue au camp loyaliste d’autres massacres, entre 2002 et 2003, en particulier dans l’ouest du pays à Daloa et Man. Dans et autour de, Toulepleu, Bangolo et Blolékin des combattants libériens ont participé à des dizaines de meurtres, viols et autres actes de violence contre les civils. D’après Human Rights Watch, plus de 100 civils ont également été tués et une vingtaine ont disparu lors de la répression dune manifestation anti-gouvernementale à Abidjan. Mais les forces rebelles ne sont pas en reste, outre le meurtre de plus de 50 gendarmes et membres de leur famille, lors de la prise de Bouaké en octobre 2002 par le MPCI, d’autres témoignages font état de massacres, viols et pillages dans l’ouest, dans la zone frontalière du Libéria, commis par des rebelles du MPIGO et MJP et leurs recrues libériennes.

Une centaine de personnes auraient été en outre exécutées ou seraient décédées en détention à Korhogo et dans les environs dans des affrontements internes au MPCI entre partisans de Guillaume Soro et Ibrahim Coulibaly. Tous ces crimes, de même que les d’autres meurtres et disparitions non élucidées attribués aux deux camps dans tout le pays, sont restés jusqu’ici impunis.

Le 15 janvier, les belligérants et les représentants de l’ensemble des partis politiques ivoiriens se retrouvent en France à Linas-Marcoussis, en région parisienne, dans le camp de base de l’équipe nationale de Rugby. L’objectif est de réunir tout le monde à huis-clos, sous l’égide de l’ancien ministre gaulliste Pierre Mazeaud.

Le 24 janvier, est signé l’accord de Linas-Marcoussis. Il prévoit le maintien au pouvoir de Laurent Gbagbo et un gouvernement ouvert à toutes les parties, y compris les trois mouvements rebelles. Les 25 et 26 janvier, l’accord est validé à Paris, au centre de conférence Kléber, en présence de plusieurs chefs d’Etat africains et du secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. Le président Gbagbo nomme au poste de Premier ministre Seydou Diarra, déjà à ce poste sous la transition militaire et ancien président du Forum de réconciliation nationale.

Mais la machine se grippe. Guillaume Soro, le secrétaire général des Forces nouvelles, qui regroupe les trois mouvements rebelles, annonce que son mouvement a obtenu les portefeuilles clés de la Défense et de l’Intérieur. La nouvelle provoque la fureur des partisans du président Gbagbo. Des manifestations anti-françaises éclatent à Abidjan, à l’appel des « jeunes patriotes », partisans inconditionnels du chef de l’Etat menés par Charles Blé Goudé. Laurent Gbagbo dément avoir accepté un tel compromis. Guillaume Soro assure qu’il l’a fait devant témoins. Le président laisse entendre qu’on lui a forcé la main. « Ne vous inquiétez pas à Marcoussis ce qui s’est dit ce sont des propositions », lance-t-il devant ses partisans.

A partir de ce moment, Laurent Gbagbo se présente comme un résistant face à une ancienne puissance coloniale cherchant à le renverser. « Je n’ai jamais fait mystère de l’implication de l’Etat français, à travers les personnes de Jacques Chirac et Dominique de Villepin, de leur implication dans la tentative de renversement de mon régime », répétera-t-il, sept ans plus tard, sur RFI.

Début novembre 2004, l’armée ivoirienne lance l’opération « dignité » pour reprendre la partie nord du pays aux rebelles. Mais le 6 novembre, l’aviation bombarde un camp français de la force Licorne à Bouaké. Neuf soldats français et un Américain sont tués, 38 personnes blessées. Laurent Gbagbo n’a cessé de nier, depuis, avoir ordonné ce bombardement, rappelant qu’il n’avait aucune raison de s’attaquer aux Français alors que la victoire contre ses adversaires était à portée de main. Cette affaire – à l’instruction depuis 14 ans en France, suite aux plaintes de familles des militaires – comporte de nombreuses zones d’ombre (lire notre enquête publiée en 2016). Quoi qu’il en soit, dans les heures qui suivent le bombardement, les appareils ivoiriens sont détruits par l’armée française, interrompant l’offensive des troupes gouvernementales et suscitant la colère des partisans de Laurent Gbagbo. Des dizaines de milliers des personnes envahissent le centre de la capitale économique ivoirienne. Les manifestations anti-françaises tournent à l’émeute et au pillage dans les quartiers habités par des Occidentaux, dont beaucoup quittent le pays. Le 9 novembre, des militaires français tirent sur la foule en colère, faisant près d’une soixantaine de morts.

Entre-temps, les accords de paix se succèdent (Accra, Pretoria), comme les Premiers ministres (Charles Konan Banny, après Seydou Diarra), mais Laurent Gbagbo veillera toujours à conserver ses prérogatives. L’élection présidentielle, prévue pour 2005, sera reportée à six reprises. Ses adversaires, qui le surnomment « le boulanger », lui en font porter la responsabilité, estimant qu’il « roule dans la farine» l’opposition et la communauté internationale pour éviter une confrontation électorale avec Alassane Ouattara. Le président ivoirien dément et renvoie la faute aux rebelles, accusés de refuser de désarmer et de vouloir conserver les privilèges et les prébendes acquises dans la zone nord.

Guillaume Soro, Premier ministre de Gbagbo

Au bout du compte, c’est le jour où le président ivoirien prend langue directement avec son homologue burkinabé Blaise Compaoré, qu’il considère comme le « parrain des rebelles », qu’une ébauche de solution à la crise devient possible. Le 4 mars 2007, le camp présidentiel et les Forces nouvelles signent un accord politique à Ouagadougou, sous l’égide du chef de l’Etat burkinabé devenu médiateur.

aurent Gbagbo nomme ensuite Premier ministre Guillaume Soro au poste de Premier ministre qui forme un nouveau gouvernement de transition. Ce sont des retrouvailles, puisque les deux hommes ont été proches lorsque Guillaume Soro était leader de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (1994 à 1998). Entre-temps, Soro est passé par le RDR avant de prendre la tête du MPCI puis des Forces nouvelles. La cohabitation est un exercice d’équilibrisme. A plusieurs reprises, l’improbable couple exécutif semble au bord du divorce. Mais il tient.

Laurent Gbagbo savoure aussi une autre victoire. Lui à qui, en septembre 2002, personne ne donnait plus de quelques mois de survie face aux pressions internes et externes, voit Jacques Chirac, avec qui les relations étaient exécrables, quitter le pouvoir avant lui, en mai 2007. En outre, le président ivoirien rompt peu à peu son isolement diplomatique. Ses adversaires ont beau rappeler les crimes commis en zone loyaliste ou les émeutes anti-françaises de novembre 2004, Laurent Gbagbo redevient « fréquentable ». La realpolitik, la cohabitation avec Guillaume Soro, mais aussi les révélations sur les nombreuses dérives en matière de droits l’homme également constatées dans les zones mises en coupe réglée par les ex-rebelles, y sont pour quelque chose.

Pour Laurent Gbagbo, il reste à remporter la présidentielle de fin 2010 pour obtenir une légitimité incontestable, dix ans après être arrivé au pouvoir lors d’une élection qu’il a qualifiée lui-même de « calamiteuse ». Le chef de l’Etat sortant arrive en tête du premier tour, le 31 octobre, avec 38,04% des suffrages exprimés, devant l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara, qui obtient 32,07 %, et l’ex-président Konan Bédié, avec 25,24%. C’est donc un second round Gbagbo-Ouattara qui se déroule le 28 novembre. L’entre-deux-tours et le débat télévisé au ton policé entre les deux hommes semble présager d’une issue pacifique de cette élection à haut risque. Il n’en sera rien.

Un pays, deux présidents

Le 30 novembre, la Commission électorale indépendante (CEI) interrompt son travail, lorsqu’un de ses membres, représentant du président sortant, arrache des mains du porte-parole de la commission une feuille de résultats dont le représentant en question conteste l’exactitude. C’est finalement, le 2 décembre, à l’Hôtel du Golf, QG d’Alassane Ouattara, que le président de la CEI, Youssouf Bakayoko, accusé par les partisans de Laurent Gbagbo d’être proche du RDR, annonce les résultats provisoires du second tour. Ces résultats donnent Alassane Ouattara vainqueur avec 54,1% contre 45,9% pour Laurent Gbagbo.

Victoire à son tour contestée, le jour même, par le représentant spécial de l’ONU en Côte d’Ivoire, Choi Young-Jin, qui reconnaît celle d’Alassane Ouattara, en se prévalant du droit reconnu aux Nations unies de « certifier » le déroulement du scrutin. Une pression internationale inédite est, dès lors, exercée sur Laurent Gbagbo pour le pousser à accepter de quitter le pouvoir. Ce dernier résiste, nomme un nouveau gouvernement, en répétant qu’il est bien le vainqueur de la présidentielle.

La Côte d’Ivoire se retrouve avec deux présidents: l’un, Alassane Ouattara, reconnu par la communauté internationale, installé avec sa propre équipe gouvernementale à l’hôtel du Golf, devenu un palais présidentiel improvisé, l’autre, Laurent Gbagbo, désigné vainqueur par le Conseil constitutionnel et qui n’entend aucunement quitter son poste. Mais les sanctions internationales et régionales pleuvent. Jusqu’à l’Union économique et monétaire d’Afrique de l’Ouest (UEMOA) qui demande à la Banque centrale régionale, la BCEAO, d’autoriser uniquement les représentants d’Alassane Ouattara à gérer les comptes du pays, afin d’étouffer le pouvoir de Laurent Gbagbo. Pouvoir qui continuera pour autant à payer les fonctionnaires, d’où l’accusation de ses adversaires contre Laurent Gbagbo de s’être livré à un « casse » de la BCEAO. Peu à peu, les derniers soutiens du chef de l’Etat sortant, en particulier l’Afrique du Sud et l’Angola, le lâchent, tandis que sur le terrain les violences font de nombreuses victimes dans les deux camps. La pression atteint son paroxysme, début avril, avec l’intervention militaire de forces onusiennes et françaises, appuyant les forces pro-Ouattara. Mais le président sortant, retranché dans sa résidence présidentielle tiendra jusqu’au bout, jusqu’à ce 11 avril 2011 où il est arrêté avec son épouse Simone et plusieurs de ses proches. La séquence filmée montrant l’ancien président en chemisette et son épouse en chemise de nuit, cheveux hirsutes et regard apeuré, fait le tour du monde et heurte jusqu’à certains adversaires de Gbagbo.

L’opération a-t-elle été menée par les Forces spéciales françaises, comme le soutiendra Laurent Gbagbo devant les magistrats de la Cour pénale internationale, ou, comme l’indique la version officielle, lors d’une action conjointe des Français et des forces pro-Ouattara, voire ces dernières seules? En tout cas, il quitte définitivement le pouvoir alors que son pays est plongé dans le chaos.

Alassane Ouattara au pouvoir, Gbagbo à la CPI

Le 21 mai suivant, Alassane Ouattara est finalement investi en grande pompe à Yamoussoukro, ville du centre dont Félix Houphouët-Boigny avait fait la capitale politique du pays. Laurent Gbagbo, lui, est emprisonné à Korhogo, au nord de la Côte d’Ivoire. Ironie de l’histoire, il est sous la garde de Martin Fofié Kouakou, un ancien chef rebelle pro-Ouattara, sanctionné par les Nations unies en 2006. C’est ce dernier qui conduit Laurent Gbagbo à l’avion qui le transfère à la Cour pénale internationale (CPI), le 29 novembre 2011.

Le 30 novembre 2011, après une brève escale à Paris, Laurent Gbagbo arrive donc à La Haye, au centre de détention de la CPI de Scheveningen, où il a vécu incarcéré depuis. Il est rejoint le 23 mars 2014 par l’un de ses proches, Charles Blé Goudé, ex-chef de la jeunesse pro-Gbagbo surnommé général de la rue et accusé, tout comme son mentor, de crimes contre l’humanité. En revanche, Abidjan refuse de transférer l’ex-Première Dame Simone Gbagbo à la CPI, préférant la faire juger par les tribunaux ivoiriens. Ni Alassane Ouattara, ni aucun de ses proches ou anciens chefs rebelles, pourtant pointés du doigt par plusieurs organisations de défense de droits de l’homme pour des crimes similaires, n’ont en revanche été jusqu’ici inquiétés par la justice internationale.

Le procès est ouvert le 28 janvier 2016. Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé doivent alors répondre de crimes contre l’humanité pour meurtres, viols, autres actes inhumains et persécutions, perpétrés lors de la crise post-électorale de fin 2010, début 2011. Plus de 3 200 personnes auraient été tuées pendant cette période dramatique pour la Côte d’Ivoire, victimes de combattants des deux camps.

Pour l’accusation, l’ancien président a mis en place un « plan commun », avec son « cercle proche » dont son co-accusé, Charles Blé Goudé, destiné à « conserver le pouvoir par tous les moyens, y compris par l’emploi de la force contre les civils ». Les deux accusés plaident non-coupables. Le principal avocat de Laurent Gbagbo, Emmanuel Altit, dénonce une histoire biaisée de la crise et accuse Alassane Ouattara et ses soutiens d’avoir plongé le pays dans la violence dans le but de s’emparer du pouvoir. La France est aussi pointée du doigt pour son soutien aux opposants de Laurent Gbagbo en leur fournissant des armes, malgré l’embargo en vigueur à l’époque.

Le procès et l’acquittement

Pendant trois ans, 82 témoins viennent déposer à la barre de la Cour, mais l’accusation ne parvient pas à convaincre les trois juges. L’interrogatoire du dernier témoin de l’accusation, en janvier 2018, marque un tournant dans l’affaire. Les juges demandent au procureur de revoir ses charges au regard des preuves enregistrées lors du procès. Mais le substitut du procureur, Eric MacDonald, s’enferre dans sa stratégie. Sentant que la balance penche désormais en leur faveur, les avocats de la défense, qui auraient alors dû appeler à leur tour leurs témoins, estiment que le dossier du procureur est vide et demandent l’acquittement. Lors d’audiences convoquées en octobre et novembre 2018, le procureur se retrouve sur la défensive et tente de sauver son dossier. Mais alors qu’ils ont commencé à délibérer, les juges convoquent de nouvelles audiences début décembre, pour débattre d’une mise en libération des deux accusés.

La décision de la CPI acquittant Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé de l’ensemble des charges qui pesaient sur eux, tombe le 15 janvier 2019. Les juges ordonnent leur libération immédiate, expliquant que « l’accusation ne s’est pas acquittée de la charge de la preuve conformément aux critères requis ». Les partisans des deux accusés, venus à La Haye à chaque étape clé du procès, pensent repartir avec leurs mentors. Laurent Gbagbo ne s’est pratiquement pas exprimé depuis 2011, mais ses amis et soutiens l’ont régulièrement rencontré dans la prison de Scheveningen. Et ses propos, rapportés notamment par le journaliste François Mattei, laissent entrevoir que l’homme n’a rien perdu de son envie de peser sur la vie politique de son pays.

L’ancien président, qui s’est gardé d’exprimer sa joie le 15 janvier 2019, n’est pas au bout de ses peines. L’accusation fait appel de la décision d’acquittement et cherche à obtenir son maintien en détention, ainsi que celui de Charles Blé Goudé, d’ici l’examen du recours par la chambre d’appel de la Cour pénale internationale.

Ce n’est donc, au bout du compte, que le 1er février, que les deux hommes sont mis en liberté conditionnelle. Le soir même, ils quittent la prison et sont pris en charge par les autorités néerlandaises. Le lendemain, les autorités belges confirment officiellement qu’elles ont accepté d’accueillir Laurent Gbagbo sur leur territoire, où réside sa seconde épouse, Nadiana « Nady » Bamba, et l’un de ses fils.

Les conditions imposées par la Cour à cette libération sont strictes : interdiction de voyager sans obtenir au préalable l’aval de la CPI, et d’évoquer le dossier publiquement jusqu’à la fin de la procédure. Tout en criant victoire, ses partisans dénoncent le traitement injuste infligé à leur leader. Ceux-ci voient déjà leur champion, qui aura 74 ans en mai prochain, en campagne pour l’élection présidentielle de 2020. On en est encore loin. La bataille judiciaire n’est effectivement pas terminée.

(Avec Tirthankar Chanda, à Paris, et Stéphanie Maupas, à La Haye)

Source : www.cameroonweb.com

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