Et si les élites du Nord-Ouest et Sud-Ouest vendaient du vent à Paul Biya ?

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Dans un communiqué rendu public hier 3 janvier 2016, des élites du Nord-Ouest et du Sud-Ouest proches du pouvoir de Yaoundé souhaitent vivement que les cours reprennent dans les régions anglophones lundi prochain. Tout comme le Premier ministre Philémon Yang est à nouveau redescendu à Bamenda pour la même cause. Difficile de savoir s’ils seront entendus. Décryptage.

Philémon Yang joue certainement son poste de Premier ministre. La crise anglophone l’a en effet installé dans état stressant. Une fois encore il vient de reprendre le chemin du Nord-Ouest, le temps de s’assurer que le calme revient, et savoir que dire à Paul Biya, au cours de la cérémonie de présentation de vœux au chef de l’Etat de ce jour. Voici près de trois mois que ce qui est appelé aujourd’hui « la crise anglophone » s’impose dans l’actualité au Cameroun, sans qu’une solution acceptable par tous ne soit trouvée. Prenant la parole le 31 décembre 2016, lors de son traditionnel message de fin d’année, le chef de l’Etat, Paul Biya, a entre autres rappelé, avec un ton ému que « Le Cameroun reste un et indivisible ». Et de poursuivre : « Il le demeurera ». Une sortie considérée en tout cas comme une radicalisation du Président, face aux agitateurs sécessionnistes, qui semblent avoir définitivement récupéré les mouvements légitimes de revendications des avocats et enseignants camerounais du système anglo-saxon.

 

Et depuis ce discours de Paul Biya, qui du reste était très attendu, on a le sentiment que la tension est remonté aussi bien chez les anglophones, que dans les milieux de l’opposition camerounaise en général. Si les hauts cadres de l’administration camerounaise (en particulier les gouverneurs des Régions et les préfets) ont mêlés leurs voix à celles de la cohorte des militants du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), pour saluer la tonalité du message présidentiel, et surtout célébrer la décision de Paul Biya d’envisager la création d’une structure de propositions de solutions dans ce dossier de crise anglophone, dans l’opinion publique nationale et principalement au sein de la société civile nationale, certains estiment que le dialogue qui s’impose comme exigence absolue avec les groupes anglophones protestataires, aurait pu véritablement être établi si le président de la République s’était montré plus conciliant dans son propos du 31 décembre 2016. C’est d’ailleurs ce que les évêques de la province ecclésiastique de Bamenda ont proposé dans leur mémorandum envoyé (parait-il) au chef de l’Etat, bien avant que « L’Homme du 6 novembre 1982 » ne prenne la parole le 31 décembre 2016.

Briser la radicalisation

Face à la radicalisation des positions, aussi bien de la part des anglophones frondeurs que des tenants du pouvoir de Yaoundé, le chef de l’Etat était infine considéré comme celui qui pouvait se mettre au-dessus des différents agencements. Il faut dire que tous les acteurs du gouvernement ont échoués dans leurs tentatives de dialogue, (que certains disent d’ailleurs, à tort ou à raison, tardifs) qu’ils ont amorcés. Que ce soit les ministres en charge de l’Education nationale (Minsec, Mindub, Minsup), ou alors le ministre d’Etat ministre de la justice garde des sceaux, chacun en ce qui le concerne n’a pas pu ramener les grévistes anglophones à des meilleurs sentiments. Plus troublant encore, le Cabinet du Premier ministre chef du gouvernement, le Premier ministre en personne, et le Rdpc, le parti au pouvoir, à travers le secrétaire général du comité central, Jean Kuete, ont échoué lamentablement face aux contestataires déterminés, et dont le mouvement a malheureusement été récupéré par des fomentateurs sécessionnistes. Quelle solution donc ? C’est vers Etoundi que les regards se sont inéluctablement désormais tournés. On espérait alors qu’avant sa traditionnelle prise de parole du 31 décembre, Paul Biya pouvait, en tant que président de tous les camerounais, demander à recevoir en audience les leaders des avocats et des enseignants facétieux, de manière à établir un dialogue direct. Et sur ce repère, sauf erreur de notre part, c’était certainement l’une des positions utiles qui aurait pu enfin espérer enrayer les raideurs boursoufflées à bloc, depuis ces longues semaines de tension, suites aux violences exprimées de part et d’autres en début décembre dernier. Paul Biya a choisi la fermeté. A savoir ne pas négocier la partition du Cameroun, ou alors revenir sur la forme de l’Etat passionnément acquise par les pères de la nation camerounaise.

Comme une baguette magique ?

Mais comme si le président Biya découvrait enfin les valeurs que la nation camerounaise tire de sa diversité culturelle et linguistique, affreusement mis à mal par la présente crise anglophone, le chef de l’Etat dans son message a ouvert une porte : « Le Cameroun est un pays démocratique, un Etat de droit. Les problèmes doivent y être réglés dans le cadre de la Loi et par le dialogue ». Nous y sommes donc ! Le Premier des camerounais appelle au dialogue. Un dialogue légiféré, dépourvu de violence, mais surtout et encore respectant le droit positif camerounais. Un piège ou une mauvaise foi digne de Machiavel ? C’est comme selon le côté où on se tient. Mais quel dialogue est-il vraiment encore possible, lorsque le Chef de l’Etat qui est supposer rassembler et unir tous les camerounais, sans différence de tribus ni de langues, a déjà d’un coup sentencier tranché ? Autrement dit-il, est-il encore possible de croire que ceux qui hier à Buèa et Bamenda, n’ont pas pu écouter et être écouté, et qui ont gardé leurs enfants chez eux depuis presque trois mois, refusant dommageablement de les envoyer à l’école, vont subitement revenir à des meilleurs sentiments, juste parce que le président de la République a dit un discours le 31 décembre 2016 ?

En tout cas, c’est là où il faudrait évaluer le « Communiqué des Elites, des Sénateurs, et des députés à l’Assemblée nationale, réitérant leur appel en faveur de la paix et de la reprise des cours dans les Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest », rendu public le mardi 3 mai 2017. La centaine de signataires de ce communiqué commence ainsi à se référer au Message de Nouvel an du Chef de l’Etat à la nation le 31 décembre 2016, pour dire que : « ayant à l’esprit la ferme condamnation par ce dernier (le chef de l’Etat NDLR) de tous les actes de violence quelques soient leurs origines et leurs auteurs, et son engagement à tirer toutes les conclusions des enquêtes en cours sur les allégations des violences survenus récemment dans les Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ; (…) Lançons un appel pour la reprise des cours sur l’ensemble de ces deux Régions, invitons tous les enseignants, syndicats d’enseignants, fondateurs d’établissements scolaires, parents, membres de la société civile, politiciens, commerçants, opérateurs économiques, chauffeurs de taxis, conducteurs de motos-taxis, étudiants, élèves et citoyens de bonne volonté, à veiller à ce que les cours reprennent effectivement dans les Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, afin de sauver l’année scolaire et académique déjà compromise de nos enfants, et assurer ainsi leur avenir. » Last, but not least, pour essayer de montrer qu’il maitrise encore la situation, Yang Philémon est donc redescendu personnellement dans le Nord-Ouest (où il avait déjà été chassé), pour superviser cette opération de reprise de cours, et de retour définitif au calme, mais aussi davantage pour sauver son poste de Premier ministre.

 

Wait and see

Seulement voilà, toutes ces élites (tiens ! on cherche en vain le nom d’un certain Atanga Nji dans cette liste des signataires), sénateurs et députés à l’Assemblée nationale, originaires du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, signataires du Communiqué du 3 janvier 2017 ne sont-ils pas, une fois de plus, en train de vendre du vent à Paul Biya, ceci par le simple fait qu’ils n’ont pas déjà été capable de rassurer leurs populations face à leurs revendications et ainsi rétablir la confiance avec le pouvoir de Yaoundé ? Peut-on penser que par un coup de baguette magique, ils réussiront à convaincre, les grévistes, les sécessionnistes, mais aussi les populations de ces deux régions anglophones encore marqué par la terrible répression du pouvoir qui s’est abattu sur eux ? Wait and see.

Jean François CHANNON

AfriqueConnection

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