En Mauritanie, ceux qui osent enquêter sur l'esclavage sont…expulsés du pays

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Droits humains. Ceux qui osent enquêter sur la traite des êtres humains sont expulsés du pays. Une Suissesse en a fait l’expérience.

La question de l’esclavage traditionnel en Mauritanie est un tabou. Les autorités n’aiment pas trop être titillées sur la question. Il y a deux semaines, un reporter franco-marocain, Seif Kousmate, a été expulsé du pays. Venu mettre des visages sur les victimes de la traite humaine, il a dû repartir sans images. Il y a un an, c’est la journaliste suisse Tiphaine Gosse qui était contrainte de quitter le pays.

Officiellement, l’esclavage n’a plus sa place dans la société mauritanienne. En 2012, une loi a été votée pour mettre fin à cette pratique d’un autre âge. Elle a même été renforcée en 2015 sous la pression de la communauté internationale. «De la poudre aux yeux pour calmer les critiques», estiment les défenseurs des droits de l’homme. La journaliste suisse Tiphaine Gosse s’est rendue à deux reprises en Mauritanie pour enquêter sur un phénomène qui fait rarement les gros titres de la presse. Les estimations des ONG sont pourtant alarmistes. Jusqu’à 43 000 personnes y étaient encore réduites en esclavage en 2016, soit environ 1% de la population totale.

 
Avec le soutien d’ONG telles que l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), SOS esclaves et l’Association des femmes chefs de famille, la journaliste a pu recueillir les témoignages de victimes pour mettre des noms et des visages sur ce drame passé sous silence.

Plaintes non enregistrées

À son retour, Tiphaine Gosse a fait le récit de sa rencontre poignante avec Yargue et Saïd, deux frères asservis depuis leur naissance. La pression des ONG a été telle que les autorités n’ont pas pu étouffer l’affaire, révélatrice de pratiques toujours répandues. Il a fallu tout de même que les militants des droits de l’homme organisent un sit-in devant le commissariat de Nouakchott pour que la plainte soit enregistrée.

«Il y a de nombreux cas où la police n’a pas enregistré les plaintes», raconte la journaliste. Au final, sur les sept inculpés, un seul a été condamné, mais à 2 ans avec sursis. «Sur le papier, il encourait une peine de 20 ans de prison. Autant dire que du progrès reste à faire», soupire Tiphaine Gosse. Beaucoup de victimes n’osent pas parler. La question de l’esclavage n’est pas seulement un tabou, elle est aussi nimbée d’une immense hypocrisie. Une partie de l’élite au pouvoir continue à exploiter des êtres humains. «Le discours officiel est qu’il n’y a pas d’esclavage en Mauritanie, mais seulement des séquelles», explique Tiphaine Gosse.

Double calvaire

La Suissesse a témoigné devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Elle a publié une longue enquête sur la plateforme Web Sept.info et exposé ses photos. D’autres journaux, en France et à l’étranger, lui ont demandé de raconter ce qu’elle avait vu. Elle s’en fait désormais un devoir. La journaliste a conscience que c’est un combat de longue haleine. «Pour ceux qui arrivent à se soustraire à leurs maîtres, ce n’est pas facile et jamais gagné», constate-t-elle. Et de poursuivre: «Une fois libérés, la plupart se retrouvent seuls, à la rue, contraints d’errer de bidonville en bidonville et de mendier. Les plus malchanceux finissent même par tomber dans les circuits d’esclavage moderne.» Le sort s’acharne sur les plus pauvres des plus pauvres. À ce régime, certains préfèrent retourner même chez leurs maîtres, où ils sont sûrs de manger.

«Le gouvernement n’a jamais voulu faire d’enquête indépendante pour recenser la population et évaluer l’ampleur du phénomène», déplore la journaliste. Les villes sont les plus touchées, mais le phénomène s’étend aussi aux villages les plus reculés, où même les familles les pauvres peuvent avoir des esclaves. Une vérité insupportable. Tiphaine Gosse en a fait l’expérience à l’ONU, où son intervention devant le Conseil des droits de l’homme a été couverte par les protestations des officiels mauritaniens. 

TDG

AfriqueConnection

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