Égypte : sous le bitume de la place Tahrir…

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Il faisait partie des activistes filmés dans le documentaire « The Square ». Quatre ans après, Ahmed Hassan raconte ses espoirs, ses déceptions, ses certitudes. 

Il est en retard, comme toujours. Depuis qu’Ahmed Hassan, 28 ans, s’est lancé dans la réalisation de documentaires, il est devenu un oiseau de nuit, et les réveils matinaux sont difficiles. « Mumkin kahwa masbout ! » (« Un café serré peu sucré ! ») commande-t-il en arrivant à la terrasse d’el-Nadwa, petite échoppe cairote où les révolutionnaires de 2011 côtoient les vieux habitués en galabeya et turban, typiques de la Haute-Égypte. « Ici c’est comme chez moi, lâche Ahmed dans un sourire. On passe des heures à refaire le monde. Ils me connaissent, on peut parler librement. »

Quatre ans déjà se sont écoulés depuis la révolution et le tournage des premières images de The Square, le documentaire de Jehane Noujaim, qui suit le parcours d’Ahmed et de son groupe de jeunes militants entre janvier 2011 et juillet 2013. En quatre ans, les traits du jeune Cairote se sont durcis. Il s’est laissé pousser les cheveux. Depuis le renversement par l’armée du président islamiste Mohamed Morsi, les Frères musulmans, inscrits sur la liste des organisations terroristes, sont sévèrement réprimés. Les révolutionnaires de la place Tahrir sont eux aussi nombreux à s’entasser dans les geôles pour avoir violé la loi anti-manifestation. « Je me souviens des jours qui ont suivi la chute de Moubarak. J’étais plein d’enthousiasme, je rêvais de démocratie, de liberté… Aujourd’hui, j’ai l’impression que nous sommes de nouveau en 2010 », regrette Ahmed, avant d’énumérer les noms de ses amis emprisonnés. Lui-même se sait surveillé.

De nouveaux activistes trop pressés

Un autre constat lui est plus pénible encore. Ces dernières années de troubles semblent avoir eu raison des aspirations de bon nombre d’Égyptiens, qui, faute d’avoir obtenu « du pain et de la justice » (slogan phare du 25 janvier 2011), ont rangé leurs banderoles et attendent du nouveau gouvernement des miracles pour nourrir leur famille.

 

Les Égyptiens ont appris à ne plus faire confiance aux islamistes. Et maintenant, ils sont en train d’apprendre qu’on ne peut plus se fier à l’armée non plus. »

 

Comme beaucoup d’activistes, Ahmed déplore que le souffle du 25 janvier ne soit plus perceptible. « On a aussi fait des erreurs, c’est clair, reconnaît-il. La nouvelle génération est passionnée, elle a contribué à l’apparition d’un nouveau type de militantisme, avec des personnalités comme Sanaa [Seif], Alaa [Abdel Fattah], Ahmed Douma [tous condamnés à de lourdes peines de prison pour leur engagement contre le pouvoir]… Leur tort, c’est de s’être exposés en étant trop forts, trop pressés, trop radicaux. Moi, on m’a vu partout, à la télévision, au cinéma, ma voix a été portée dans le monde entier. Si je suis encore là, c’est parce que j’ai fait attention à n’attaquer personne frontalement. Garder sa liberté, en Égypte, suppose de faire preuve de subtilité. »

Ce que la population a appris de la révolution

Son ami Hassan, qui nous avait rejoints, quitte soudain la table en sifflotant, pour se mêler à un petit groupe savourant des taameyyas (galettes de pois chiches et de fèves). « Il m’a entendu raconter tout ça des milliers de fois », explique Ahmed en riant. « Je trouve que c’est bien d’avoir laissé sa chance à Sissi, reprend-il. Tout comme on a laissé sa chance à Morsi. Il n’y a qu’ainsi que la population peut juger. »

S’il affirme ne pas être radical, le réalisateur reste un contestataire à fleur de peau. Le « côté positif » de la révolution, selon lui ? « Les Égyptiens ont appris à ne plus faire confiance aux islamistes. Et maintenant, ils sont en train d’apprendre qu’on ne peut plus se fier à l’armée non plus. Quand ils auront faim, les tanks seront impuissants… Une nouvelle révolution se prépare, cela prendra peut-être du temps, mais celle-là sera la bonne. »

Jeune Afrique

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