Cameroun : 88% des contenus pornographiques sont violents à l’égard des femmes

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La 1ère conférence de la série de conférences sur « Genre et Sexualité », organisée par The Muntu Institute, s’est tenue à la Fondation Salomon Tandem Muna le vendredi 7 septembre 2018 sur  le thème « Internet et sexualité au Cameroun : entre domination masculine et inégalité sexuelle » avec la participation de plus de plusieurs chercheurs, étudiants et  autres camerounais intéressés par la thématique du jour. À la fin de cette rencontre intellectuelle, LeBledParle.com est allé à la rencontre de la conférencière le Dr Larissa Kojoué pour le bilan de la conférence.

LeBledParle : Félicitations pour le partage de ce travail de recherche. Quel est le sentiment qui vous anime après votre conférence ?

Dr Larissa Kojoué : Je suis heureuse d’avoir pu participer à cet échange qui était très stimulant avec un public à l’écoute et beaucoup d’interactions.

De manière globale qu’est-ce qu’on peut retenir de cette communication ?

Dr Larissa Kojoué : Trois choses : la sexualité des femmes ne s’arrête pas à la reproduction, le plaisir sexuel n’est pas l’apanage des hommes et l’objet du désir sexuel n’est pas fixe, ni figé. Ce qu’on peut retenir de ma communication c’est que dans le vécu de la sexualité, les hommes et les femmes ne sont pas égaux et internet ne change pas grand-chose, sinon rien dans cette asymétrie. Pour un vécu sexuel épanouissant pour les hommes, les femmes et les minorités sexuelles et de genre, l’éducation à la vie sexuelle et affective est nécessaire. Cette éducation doit commencer par déconstruire les stéréotypes de genre qui cristallisent certaines pratiques discriminatoires à l’égard des femmes par exemple.

Lors des échanges, après votre exposé, certains participants vous ont collé l’étiquette de féministe qui jette en pâture les hommes. Que répondez-vous à ceux-là ?

Dr Larissa Kojoué : Ma recherche n’est pas féministe, elle est transdisciplinaire, elle s’appuie à la fois sur une sociologie de la sexualité, sur une analyse des politiques publiques et sur les transformations des rapports sociaux, politiques et économiques à l’ère du numérique. Féministe, je le suis incontestablement. Mais « féministe qui jette en pâture les hommes » absolument pas. Être féministe ce n’est pas détester les hommes ni les rendre responsable de tous les maux des femmes. Mon approche est féministe dans le sens où elle est inscrite dans des rapports d’égalité. Il ne s’agit pas d’accuser les hommes ni de dénoncer le fait qu’ils aient une sexualité plus épanouissante que les femmes. Il s’agit de décrire et de dénoncer un système d’organisation sociale, politique, religieux, économique etc. qui place injustement les femmes en situation d’infériorité systématique, laquelle se répercute aussi au niveau du vécu sexuel. Il n’y a donc aucune hésitation à avoir à assumer mon statut de féministe, parce qu’il s’agit de prendre position contre les inégalités. Je rajouterais que c’est de la lâcheté de constater des inégalités ou des injustices et de ne pas les dénoncer. 

Il y avait à la conférence, une présence massive des femmes venues suivre votre conférence. Certaines d’entre elles envisagent être des chercheures comme vous. Quel effet avez-vous ressenti ? Que diriez-vous à ces chercheures en herbe qui veulent vous ressembler ?

Dr Larissa Kojoué : C’est flatteur de le savoir et ça fait plaisir. Cependant je ne suis pas arrivée. Je suis comme ces femmes, j’ai soif de savoir et de connaissance. Je prends plaisir à m’instruire, à participer à des rendez-vous comme ceux du Muntu Institute et à faire entendre ma voix, aussi modeste soit-elle. Une dame que j’admire énormément, Fatou Sow m’a dit un jour qu’en tant que femme, on ne devrait pas avoir peur de parler pour nous. Si nous ne donnons pas du contenu à nos discours, nous serons esclaves des discours des autres. Ces femmes qui sont venues au Muntu Institute le 7 sont à leur place de même qu’elles le seront partout où elles auront choisi d’être. Je leur dirais de s’inspirer de modèles locaux comme Sita Bela, Delphine Zanga, Marie-Louise Eteki Otabela, Léonora Miano, Justine Guiffo ou Stella Nana-Fabu, et j’en passe. Les limites commencent dans nos têtes il faudra d’abord les déconstruire et ne pas avoir peur de se projeter aussi loin que notre envie nous portera.

Vous avez préconisé à la fin de la présentation de votre thème une éducation sexuelle décomplexée. De quoi s’agit-il concrètement ?

Dr Larissa Kojoué : Il s’agit premièrement de ne plus s’offusquer lorsqu’on entend parler de sexe. Beaucoup de camerounais (e)s ont des réactions assez épidermiques lorsqu’on parle d’éducation à la sexualité. Lors de ma présentation j’ai bien insisté sur le fait qu’il s’agit d’un processus continu qui ne s’arrête pas à nommer les organes génitaux et leur fonctionnement. Bien entendu, en fonction de l’âge et du contexte, le message devrait être adapté mais il s’agit de dédramatiser la sexualité. Parfois pour parler de sexe on dit « les choses de satan ». C’est révélateur. Ma position c’est que ce ne sont pas les choses de satan, ni de la honte. Bien sûr il y aura toujours une certaine gêne parce qu’on parle là d’intimité, mais on peut en parler de manière très positive, de sorte qu’on apprenne à connaître et à respecter son corps et le corps de l’autre, de sorte qu’on soit capable de faire des choix éclairés, sains et raisonnables pour soi et pour les autres. Si c’est très difficile de le faire, plutôt que de se braquer et imposer des prescriptions, il existe des associations et des centres capables de répondre aux questions et de transmettre des connaissances justes. La pornographie n’a pas de contenu éducatif. 88% possède un contenu violent à l’égard des femmes, et il s’agit souvent d’acteurs. Or, c’est principalement cela qui nourrit l’imaginaire sexuel de millions de camerounais tout âge et tout sexe confondu. Cette socialisation sexuelle est porteuse de graves conséquences en matière de santé et de risques d’IST. A travers une information juste et débarrassée des pesanteurs liées à la tradition ou à la religion, il y a de fortes chances de parvenir à un environnement plus bienfaisant, égalitaire et épanouissant pour tout le monde.

C’est votre première The Muntu Institute (TMI). Êtes-vous satisfaite ? Dans quels types de projets pensez-vous pouvoir collaborer avec cette organisation pour le futur ? –

Dr Larissa Kojoué : J’ai rencontré quelques membres de l’équipe. Je connaissais certains depuis plusieurs années, mais à distance. La dynamique de l’équipe m’intéresse et je compte m’impliquer de manière plus active. Je me vois très bien dans le Gender Studies. Je me trompe peut-être mais ce genre d’initiative est pratiquement inexistant, pourtant ce n’est pas la ressource qui manque.

LeBledParle : Un dernier mot ?

Dr Larissa Kojoué : Merci encore au Muntu Institute. On a une longue route devant nous. Le voyage ne fait que commencer.

Propos recueillis par Chancelin WABO

LeBledParle.com

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