Société

Au Nigeria, l’enfer de la détention hospitalière

Il s’agit d’une pratique courante lorsque les patients, en particulier les femmes qui viennent d’accoucher, n’ont pas les moyens de payer leurs frais médicaux.

Avant que sa vie ne change irrévocablement, Folake Oduyoye était une femme ordinaire qui travaillait comme créatrice de mode dans la ville animée de Lagos, au Nigeria. « Elle adorait son travail », se souvient son mari, Adeyemi Oduyoye. Il lui demandait souvent de ne pas travailler trop tard, afin qu’ils puissent partir en même temps et rentrer chez eux pour s’occuper de leurs trois enfants. « Je lui disais de faire de son mieux et de laisser le reste pour le lendemain », dit-il avec un sourire triste.

Fin août 2014, Folake se rend à l’hôpital pour accoucher de son quatrième enfant. Après avoir subi une césarienne, elle contracte une infection, puis est transférée dans un établissement public, le Lagos University Teaching Hospital (LUTH), pour des soins d’urgence. La facture de son séjour en soins intensifs s’élève à 1,4 million de nairas, soit environ 4 000 euros, une somme que le couple n’a pas les moyens de payer.

L’hôpital refuse de laisser partir Folake. Elle est transférée dans une aile surveillée et emprisonnée avec les autres patients qui ne peuvent pas payer leurs frais médicaux. Non seulement elle n’a pas le droit de quitter le service, mais elle n’a pas non plus le droit d’y recevoir un traitement. La nuit, Adeyemi dort à ses côtés. La journée, il essaie de convaincre le personnel de l’hôpital de le laisser payer la facture par versements mensuels et de libérer sa femme, qui aimerait être à la maison pour Noël. Mais l’hôpital refuse. « Nous avons passé un mois et treize jours là-bas, sans traitement, sans rien, jusqu’à ce que ma femme commence à tousser », dit Adeyemi.

Une toux qui lui sera fatale. Quelques jours plus tard, le matin du 13 décembre, Folake décède d’une septicémie doublée d’une pneumonie. Aujourd’hui, Adeyemi, un homme mince à la voix douce, pleure encore quand il pense à sa défunte compagne. « Ces gens ont fait de moi un veuf, et de mes enfants des orphelins », dit-il au sujet du personnel de l’hôpital. Depuis, les responsables du LUTH et leur avocate, Onmonya Oche Emmanuel, nient cette accusation, une chose qu’Adeyemi n’accepte pas. « Je veux que justice soit faite. Si je me tais, ils continueront. »

« Dans certains cas, elles ne peuvent pas voir la lumière du soleil et sont obligées de dormir par terre. On ne leur donne même pas à manger. Bien souvent, ces conditions de détention s’apparentent à de la torture » – Onyema Afulukwe, représentante de l’Afrique auprès du Center for Reproductive Rights.

Cinq ans plus tard, le Women Advocates Research and Documentation Centre (WARDC), qu’Adeyemi a contacté après la mort de son épouse, tente toujours de tirer cette affaire au clair. Cette organisation basée à Lagos fournit bénévolement des services juridiques aux femmes victimes de violations des droits humains, notamment de violences domestiques et d’attaques à l’acide. Elle a depuis intensifié ses activités pour prévenir la pratique illégale qui a causé la mort de Folake – un phénomène connu sous le nom de détention hospitalière.

L’incarcération d’une personne dans un hôpital constitue bien entendu une violation du droit à la liberté – et pourtant, cette pratique est étonnamment courante et s’étend bien au-delà du Nigeria. Il s’agit d’un phénomène mondial qui se produit généralement dans les pays où les soins d’urgence ne sont ni gratuits, ni couverts par l’assurance, et où les hôpitaux reçoivent peu ou pas de financement. Les femmes courent un plus grand risque d’être détenues parce que l’accouchement implique souvent des soins d’urgence imprévisibles, comme la césarienne ou le traitement des hémorragies du post-partum. Il est possible que des milliers de personnes au Nigeria soient détenues dans des hôpitaux chaque année, mais sans données, il est difficile de confirmer le nombre exact, rapporte Onyema Afulukwe, représentante de l’Afrique auprès du Center for Reproductive Rights (CRR), basé au États-Unis.

Dans les bureaux du WARDC, l’avocate Emmanuela Azu travaille sur l’affaire Folake. Son sourire facile cache une détermination inflexible. « Dans la culture nigériane, lorsqu’une femme meurt en couches, c’est un acte de Dieu. Mais dans ce cas précis, le décès n’était pas dû à un cas de force majeure. Il était dû à la négligence de quelqu’un », dit-elle.

On retrouve cette même réflexion dans un rapport de 2008 que la WARDC a produit en collaboration avec le CRR sur le taux élevé de mortalité maternelle au Nigeria – qui se classe au deuxième rang mondial. Chaque année, le pays perd environ 40 000 femmes pendant la grossesse et l’accouchement. « Le but du rapport était d’identifier les facteurs cachés ou ignorés qui sont à l’origine d’un grand nombre de décès maternels qui auraient pu être évités », déclare Onyema Afulukwe.

Au cours d’une enquête anonyme dans les hôpitaux nigérians, Afulukwe et ses collègues du WARDC ont découvert plusieurs cas de femmes – souvent celles qui avaient accouché – détenues illégalement. « Ces femmes sont généralement gardées dans un service séparé. Dans certains cas, elles ne peuvent pas voir la lumière du soleil et sont obligées de dormir par terre. On ne leur donne même pas à manger, dit-elle. Bien souvent, ces conditions de détention s’apparentent à de la torture. »

Selon le WARDC et le CRR, la détention des femmes exacerbe le taux déjà élevé de mortalité maternelle dans le pays, notamment en dissuadant les femmes enceintes de demander des soins médicaux par crainte d’être incarcérées.

« L’État devrait disposer d’un mécanisme pour faire payer les gens, et non pour les arrêter et leur refuser leur droit à la liberté et à la santé » – Emmanuela Azu, avocate

C’était également l’occasion unique de désigner l’État comme étant directement responsable des décès de femmes dans les établissements de santé. Abiola Akiyode-Afolabi, fondatrice du WARDC, explique que l’organisation se concentre généralement sur des cas comme celui de Folake Oduyoye pour traiter les principaux problèmes d’égalité des sexes au Nigeria – des cas qui « peuvent devenir des recours collectifs, qui peuvent aborder des problèmes à une plus grande échelle », dit-elle. En 2015, ils ont porté l’affaire devant les tribunaux, Adeyemi étant le principal témoin contre l’État.

Pour le WARDC, c’est l’incapacité du gouvernement à fournir un service d’aide sociale fonctionnel à l’hôpital qui contraint l’institution à recourir à des moyens illégaux pour faire payer les gens, poursuit Emmanuela Azu. « L’État devrait disposer d’un mécanisme pour faire payer les gens, et non pour les arrêter et leur refuser leur droit à la liberté et à la santé. »

Mais après plus de deux ans de procédures vaines, l’affaire Oduyoye a été annulée en mai 2018 par la Haute Cour fédérale du Nigeria pour des raisons techniques. « J’étais vraiment très déprimée, dit Emmanuela Azu. Le procès était très frivole et l’affaire n’a même pas été examinée. »

Abiola Akiyode-Afolabi a ses propres soupçons : « Il est évident que l’État essayait simplement de trouver un moyen de classer l’affaire, car si nous avions été jusqu’au bout, cela aurait mis en lumière d’autres affaires dans tout le Nigeria, dit-elle. Ils ne veulent vraiment pas que ce précédent soit établi, et c’est pour cela que nous retournons au tribunal. » Le WARDC a l’intention de continuer à défendre le cas Oduyoye, motivé par le sort de tant d’autres femmes qui en dépendent. Vice

Source : AfriqueConnection.com

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page